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Salopes ou le sucre naturel de la peau, Les (2018)
Renée Beaulieu

Suivre la peau

Par Caroline Louisseize

Malgré un titre qui tient plutôt de la provoc, puisqu’il s’attribue un langage issu du patriarcat dont le film s’affranchit pourtant avec un discours fort et assumé, c’est dans une mise en scène très lumineuse et dépouillée que Les salopes, ou le sucre naturel de la peau dévoile une sexualité féminine hors de tout complexe. Avec des mises en scène multipliant divers éclairages de jour, intérieur comme extérieur, jusqu’aux très blancs néons dans les lieux publics (à la limite chirurgicaux), le film dévoile littéralement en plein jour, éclatant, l’empowerment des femmes, où il est autant question de leur agentivité sexuelle dans l’institution du désir hétéronormé que leur agentivité dans les rapports sociaux et dans les scénarios cinématographiques. La puissance et le pouvoir sont mis de l’avant : le personnage principal, professeure d’université et figure d’autorité, est en plein contrôle de son émancipation. Cette brillante scientifique verra sa curiosité stimulée dans le cadre d’une direction de thèse, ce qui la conduira à s’approprier l’argument de son étudiante dans sa vie intime, où elle cherchera à prouver la différence chimique-physiologique entre le désir et l’amour en examinant les réactions épidermiques qu’ils causent respectivement.

L’entourage intime de Marie-Claire (Brigitte Poupart – extraordinaire), que l’on montre d’entrée de jeu amplement polygame, devient donc entièrement cobaye, au service de cette recherche sur la nature physiologique du désir et de l’amour. Cherchant à prouver la différence entre les deux dans une espèce de compétition inavouée avec son étudiante, elle se mettra à échantillonner ses réactions épidermiques lors de ses nombreux rapports, amoureux ou non. Cette posture quant à la recherche et en regard du projet de thèse d’une subordonnée universitaire ne va pas sans effleurer un sujet sensible, à savoir les limites de l’exploitation intellectuelle (et sexuelle) des étudiants par les professeurs dans les cadres de recherches scientifiques sur les campus. Par ailleurs, la grande richesse du scénario réside dans les nombreuses questions sociales qu’il fait surgir, pour la grande majorité grâce à la décomplexification du sexe au féminin et de ses tabous, et qui se permettent ici de vivre sans jugement, comme autant de quadratures de cercles, dans un scénario très raffiné et efficace, misant sur la force de ses personnages et leurs pulsions profondes, plutôt que sur les discours que la scénariste et réalisatrice Renée Beaulieu a très élégamment évité de surligner en caractère gras.

Parmi les grandes questions abordées, notons la vie sexuelle et décomplexée des femmes quarantenaires. On retrouve une femme qui, sans être apitoyée sur son vieillissement mais bien complètement heureuse dans son âge, mène une vie professionnelle accomplie, avec une famille, un ménage, un couple « ouvert » (on y reviendra) et une vie affective enviable. On trouvera bien sûr des failles à cette représentation solaire de la femme, qui n’est pas non plus idéalisée. Mais la production ne se gêne aucunement de sa posture féministe, ni dans les dialogues (« trois mois c’est presque rien : c’est trois ovulations gaspillées »), ni dans la subjectivité de la caméra, où les scènes érotiques obéissent à des fantasmes clairement féminins (hétérosexuels), par exemple cette scène où la caméra, subjective, saisit en contre-plongée le plaisir de l’homme, en gros-plan, avec la trame sonore de l’action en hors-champ. Il s’agit d’un film très hot, dans lequel les nombreuses scènes très explicites, en gros plans comme en plan d’ensemble dans lesquels les corps nus et en pleine action sont montrés sans pudeur, sont clairement orchestrées d’un point de vue féminin, obéissant à des fantasmes de femmes, ou du moins adoptant le point de vue de celles-ci, contrairement à la plupart des scènes de baise traditionnelles, où c’est le plaisir que les hommes donnent aux femmes, c’est-à-dire leur jouissance à elle, leurs cheveux fous, leurs yeux révulsés, leurs lèvres mouillées, qui sont montrées à l’écran. Cette position inversée en est presque troublante tellement elle est rare, d’autant plus qu’elle met en scène des acteurs qui se prêtent à un jeu dans lequel on n’a pas vraiment l’habitude de les voir (par ailleurs soulignons que le travail de toute la distribution des actrices et acteurs est exemplaire).

Le film aborde également la fameuse question du « couple ouvert », et de la possibilité, surtout pour la femme, d’avoir une vie sexuelle épanouie et satisfaisante sans que chaque relation soit amoureuse pour autant. Le film montre par ailleurs une relation de couple dans laquelle c’est l’homme qui vit difficilement les règles et conditions de l’amour libre, posture scénaristique assez atypique visant à dégenrer et décloisonner les modèles traditionnels du couple à l’écran, de même que les stéréotypes féminins qui y sont reliés : « Je déteste les femmes comme toi. J’aime mes femmes jalouses, dépendantes et possessives. » En ce sens, on pourrait presque appliquer un test de Bechdel inversé tant la force féminine déployée à l’écran donne l’impression que ce sont les personnages masculins qui tournent autour de leurs équivalents féminins.

Parmi les questions sexuelles abordées, celle de l’âge domine largement. La plupart des personnages (et donc la grande partie de l’attribution des rôles) ont dépassé la quarantaine, ce qui constitue encore une fois un terrain atypique, puisque, chez les actrices, on le sait, les rôles tendent à s’amincir avec l’âge, pour les rôles d’amante qui plus est. Bien sûr on retrouve le personnage de la jeune étudiante, celle-ci ambitieuse, mais il est également à saluer qu’on n’utilisera pas ses attributs reproductifs à l’écran ; au contraire on utilisera au scénario sa parole, pour apporter un commentaire sur l’actualité puisqu’elle dénoncera son agression sexuelle par un professeur. Ainsi, il ressort de ce discours que les femmes plus âgées peuvent être belles, épanouies professionnellement et sexuellement, que les étudiantes peuvent être intelligentes et pas nécessairement naïves et vulnérables (sauf quand les agressions sexuelles ont des effets désastreux sur l’achèvement d’une thèse), et qu’une sexualité active à l’âge pré-pubère est possible dans le consentement –  ô scandale. Cette dernière, vie sexuelle de la jeune fille de 14 ans (qui sera tout aussi explicitement montrée à l’écran), s’installe comme un choc moral (le seul, vraiment) chez Marie-Claire, qui se questionne sur son rôle de mère. Par ailleurs, il est intéressant de remarquer que la question des enfants est ici abordée comme un accomplissement social, comme quelque chose d’indépendant, un choix maîtrisé et contrôlé, des actes libidineux qui se multiplient dans le scénario.

Enfin, le discours que l’on retiendra, surtout par les temps qui courent, est celui de l’agression sexuelle « présumée » sur le campus : l’étudiante se plaint d’avoir été agressée par l’amant de Marie-Claire. Devant ce retournement qui laisse envisager comment, après le #metoo, les agressions peuvent sortir des placards et s’immiscer entre les amants, la professeure, veillant à ses arrières du point de vue intime et professionnel, lui refuse tout support et toute écoute. Ce qui en fait d’un seul coup un personnage dont l’éthique devient relativement questionnable, et dont le comportement peut rappeler le manque symptomatique de solidarité et le jugement rigide que peuvent parfois avoir les femmes entre elles, en situation de compétitivité sexuelle en regard du patriarcat. Cette absence de solidarité est d’ailleurs présente dans l’amitié trouble que Marie-Claire entretient avec Mathilde : Mathilde, une femme diamétralement opposée à Marie-Claire dans le spectre de l’apitoiement, est pourtant bien loin d’une confidente au sens traditionnel du terme. En fait l’intimité est une chose bien personnelle, que Marie-Claire ne partage tout simplement avec personne, même dans une sexualité exacerbée. Ce qui a pour résultat qu’au scénario, toutes les relations entre femmes semblent un brin problématiques, compétitives peut-être, ou pauvres à tout le moins. L’antagoniste préfère clairement satisfaire ses besoins auprès des hommes que des femmes, et physiquement plutôt que verbalement. Car il semble que les dialogues entre femmes ne soient jamais satisfaisants. Par exemple, les scènes de dialogues sont déplorables avec sa mère, ses enfants, avec sa fille surtout, qu’elle arrive difficilement à rejoindre, d’autant plus dans cette période si importante qu’est l’adolescence, qui voit arriver les premières exaltations du corps.

Au final, la mise en scène ne réserve pas la plus belle place au langage intradiégétique, car elle lui privilégie celui du corps. Et c’est là aussi le très grand intérêt du film, et de cette recherche sur « la chimie du désir » (« les cellules se foutent bien de l’objet de leur désir »), qui en plus de revêtir un discours social très chargé, ne tient pas que sur une thèse moralisatrice. Car la thèse tenue à bout de bras par le personnage de Marie-Claire est la suivante (et n’a rien pour rassurer) : ce qui arrive, on l’assume quand c’est la peau qui le veut. Et l’important ne réside jamais dans les idées, mais dans ce que le corps ressent, car toutes les idées, tous les modèles, tous les styles de vie sont questionnables, tous autant qu’ils sont : la vie intime est par définition propre à chacun. Le personnage de Marie-Claire est ainsi cohérent puisque le film ne peut pas offrir de réponse, encore moins de réponse éthique : on ne verra jamais l’issue de la fameuse recherche, on ne saura jamais si le couple survivra et on ne peut pas embrasser complètement la ligne de conduite des personnages. C’est un film qu’on ressent, et qui insinue ses idées, des idées bien actuelles, dans notre corps même, et des idées qui nous divisent comme elles divisent la société, puisque le corps y est célébré dans toute sa jouissance, comme il n’a d’ailleurs pas été donné de le faire dans beaucoup de films québécois. Cette esthétisation des corps, plastique (avec l’aide d’une trame sonore audacieuse et brute, tribale), que l’on filme flambant nus, dans leur copulation dépouillée de toute honte, en pleine lumière, dans une mise en scène parfois quasi-théâtrale, parfois onirique, ou carrément poétique (en finale par exemple), comme un hommage aussi à ce que le corps peut nous apporter de volupté, sans nécessairement permettre aux questionnements moraux de nous détruire. Ainsi ce film se voit affranchi de l’important aspect judéo-chrétien qui caractérise souvent nos productions locales et permet plutôt à ses personnages d’aspirer à une liberté, à une poésie, à l’ambition d’une puissance pour tous afin de conserver la sexualité et le désir intacts. C’est ainsi qu’il touche la question actuelle de l’agentivité sexuelle et du consentement, dans la recherche d’un sentiment sécuritaire de liberté dans l’intime. Car à travers cette ligne de conduite épidermique, on voit comment tout ce qui se passe, tout ce qui nous éprouve, comment chercher à sauver sa peau, c’est aussi sauver sa sexualité et son désir.

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Critique publiée le 12 décembre 2018.