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Hobo with a Shotgun (2011)
Jason Eisener

S'inspirer des bas fonds

Par Jean-François Vandeuren
Même si l’expérience Grindhouse que nous avaient proposée Quentin Tarantino et Robert Rodriguez il y a maintenant quatre ans s’était soldée par un échec commercial pour le moins désolant, lequel avait poussé son distributeur à saboter l’initiative en dissociant les deux oeuvres la composant, celle-ci était néanmoins parvenue à gagner la faveur de son public qui, sans nécessairement lui vouer un culte, avait tout de même su apprécier tout ce qui lui avait été offert sur un plateau particulièrement sanglant. Étrangement, ce n’étaient pas tant les programmes principaux qui avaient alors retenu l’attention plus que ces fameuses fausses bandes-annonces qui avaient pour mandat d’effectuer la transition entre les deux parties du spectacle. Un engouement qui aura d’abord permis au réalisateur mexicain de tourner son Machete en un long métrage, et à présent à Jason Eisener de faire de même avec Hobo with a Shotgun. La différence dans ce cas-ci, c’est que le Canadien n’est pas encore ce que l’on pourrait appeler un « cinéaste établi ». Ce dernier avait plutôt été l’heureux gagnant d’un concours organisé à l’occasion de la sortie de Grindhouse, sa réalisation ayant eu par la suite l’insigne honneur d’ouvrir le bal lors des projections du diptyque en sol canadien. Comme c’est généralement le cas avec ce genre d’exercices, la question était de savoir si Eisener avait suffisamment de matière et de suite dans les idées pour transformer une vidéo jouissive de deux minutes en un long métrage tout aussi délirant et efficace. La bonne nouvelle, c’est que le réalisateur et ses acolytes connaissaient visiblement le piètre niveau de qualité auquel ils devaient se conformer pour que leur entreprise soit couronnée de succès. La mauvaise, c’est que malgré toute la violence gratuite et l’esthétisme on ne peut plus déficient façonnant les moindres recoins de son univers, l’effort nous laisse quelque peu sur notre appétit.

Il est clair, lorsque nous comparons les deux versions du projet, qu’Eisener avait déjà une bonne idée des rouages de l’intrigue qu’il désirait mettre sur pied puisque pratiquement tous les segments de la bande-annonce originale ont été reproduits ici afin, évidemment, d’inclure la nouvelle distribution et de se conformer à la nouvelle direction artistique - ce qui était rarement le cas dans le Machete de Rodriguez. Le titre du film résume en soi parfaitement le spectacle qui nous ait proposé : un itinérant décide un jour de ramener la justice dans les rues d’une localité sombrant de plus en plus dans le crime et la décadence… une cartouche à la fois. La cité en question est sous l’emprise du sinistre Drake et de ses deux fils malveillants, qui n’hésitent pas à y aller de démonstrations de sadisme particulièrement répugnantes pour effrayer la populace, leur entourage savourant pour leur part les petits plaisirs de la vie comme faire exploser la cervelle de pauvres innocents à l’aide d’autos-tamponneuses et transformer un individu en piñata vivante. Mais tout cela sera appelé à changer lorsque notre mystérieux clochard abandonnera ce vieux rêve de refaire sa vie en lançant sa petite entreprise de tonte de pelouse pour effectuer ce qu’un corps de police corrompu refuse obstinément de faire et guérir cette ville du mal qui la ronge depuis beaucoup trop longtemps. N’ayant pas l’intention de se laisser faire, Drake chargera alors ses progénitures de remettre les pendules à l’heure afin de pousser les habitants de la région à partir à la chasse aux sans-abris. De son côté, notre héros trouvera une alliée en cet inévitable personnage de la gentille prostituée. S’en suivra un combat de tous les instants entre les deux factions, dont découleront des actes d’une indescriptible barbarie et nombre de dialogues pour le moins douteux pour notre plus grand plaisir à tous.

Hobo with a Shotgun est visiblement l’oeuvre de fans invétérés de films de série Z s’efforçant à présent d’en reproduire tout à fait consciemment les conséquences d’un manque de moyens, les erreurs techniques on ne peut plus flagrantes, et le charme puéril d’une mise en situation débile et d’un discours profondément amoral. Eisener et le scénariste John Davies nous plongent ainsi dans un monde où les criminels font preuve d’une cruauté inégalable et dans lequel les héros n’ont d’autre choix que de recourir à la médecine de leurs ennemis pour se faire justice. À ce niveau, le film remporte allègrement son pari en réussissant à s’approprier les codes peu élaborés de ces productions de bas étage en portant ironiquement une grande attention aux détails - on pense, par exemple, à l’utilisation d’une zone résidentielle tout ce qu’il y a de plus commune devenant subitement un quartier peu recommandable après que quelques poubelles aient simplement été renversées. Le réalisateur s’en permet évidemment beaucoup ici, accumulant les séquences d’une rare brutalité qui réussiront à ébranler même les spectateurs les plus endurcis. Eisener tournera d’ailleurs habilement sa caméra vers son public quelques instants avant que ne débute véritablement la quête du clochard afin de confondre son regard avec celui d’un pervers assoiffé de sang. Le tout en affichant un réel désir d’authenticité dans sa mise en scène, lequel se reflète dans les angles de caméra incongrus, la prédominance de gros plans, le jeu exagéré des interprètes et une trame sonore dominée par les synthétiseurs qui aurait plutôt mal (bien) vieilli. Hobo with a Shotgun se joue ainsi efficacement des contraintes d’un minimalisme forcé et de cette obstination à toujours vouloir en faire beaucoup trop définissant l’essence d’efforts ne bénéficiant ordinairement pas de tels moyens de distribution, détail que Rodriguez ne semblait pas avoir complètement assimilé lors de ces deux plus récentes incursions dans le genre.

Car il ne suffit pas que de salir une image - produite avec des moyens professionnels - en postproduction pour recréer la forme et l’aura de ce type d’initiatives. Mais ce qui aura surtout fait de Machete une expérience cinématographique aussi peu enlevante, c’est cette volonté du cinéaste mexicain de se plier aux exigences du système de censure américain en orchestrant un spectacle inutilement bavard tout en amputant celui-ci de ses moments les plus explicites alors qu’ils auraient dû en être tout autrement. Une erreur que ne répète fort heureusement en aucun cas Hobo with a Shotgun, exposant sans gêne une violence des plus extrêmes et perturbantes, en particulier durant les séquences où il s’évertue à faire passer un sale quart d’heure à son premier rôle féminin. Le présent effort se révèle également beaucoup plus sensé dans le choix de ses interprètes, évitant la distribution tout étoile pour faire place à une bande de comédiens plus ou moins connus menée par ce bon vieux Rutger Hauer, qui s’acquitte parfaitement de la tâche qui lui a été confiée. Hobo with a Shotgun se démarque également en adoptant un ton lourd et démesurément sérieux du début à la fin, révélant le ridicule inhérent à sa mise en situation de façon indirecte par l’entremise de touches d’humour noir et absurde qu’il ne souligne jamais à gros traits. On pense, entre autres, à l’utilisation de la pièce « Run with Us », thème musical de l’émission pour enfants Les amis ratons, qui accompagne ici un générique de clôture venant mettre brusquement un terme à une dernière séquence de fusillades et d’effusions de sang. Eisener et Davies livre en définitive un divertissement dépravé qui plaira assurément aux amateurs de cinéma gore, mais qui, malgré tout, ne se révèle pas toujours aussi imaginatif dans son exubérance que nous aurions pu l’espérer.
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Critique publiée le 24 mars 2011.