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Gremlins 2: The New Batch (1990)
Joe Dante

Prolégomènes à toute métaphysique du gremlin : déterritorialisation du panopticon dans la poïétique des affects intermédiaux de Joe Dante

Par Sylvain Lavallée
« Vous n’êtes pas prêts », disait le vendeur asiatique à la fin de Gremlins en reprenant son mogwai des mains des banlieusards irresponsables. Incapables de respecter trois règles pourtant simples — ne pas l’exposer à la lumière du soleil, ne pas le mouiller et surtout — surtout ! — ne pas le nourrir après minuit — les personnages se voyaient dépossédés de leur peluche spielbergienne (le cinéaste produisant Gremlins à travers sa compagnie Amblin). Joe Dante avait ainsi construit son film sur le dos de son producteur, Gremlins se présentant comme un cadeau de Noël empoisonné déconstruisant le cinéma de Steven Spielberg pour à la fin en renverser la morale : aucune leçon apprise, Billy (Zach Galligan) doit quitter Gizmo (James Stewart) parce qu’il n’a pas su se montrer digne de son mogwai.
 
Six ans plus tard, face à la popularité de ce brave Gizmo (Sylvester Stallone), des producteurs décident de lui verser un peu d’eau sur la tête pour le reproduire et, espèrent-ils, en vendre un nouvel exemplaire à la foule. Alors ils donnent à Dante un gratte-ciel bien propre à la fine pointe de la technologie, tous les moyens d’un blockbuster, sans hésiter ils le nourrissent après minuit dans l’espoir que… — quoi au juste ? Probablement pas qu’il fasse cette suite-. Libéré du carcan spielbergien, Dante abandonne les commandes du film aux gremlins, il les laisse saccager l’immeuble qu’on lui a prêté, dans la plus belle des anarchies il répète l’acte subversif du premier film et l’amplifie jusqu’à s’attaquer à l’intégrité du film lui-même (la pellicule se désagrège à mi-parcours alors que les gremlins s’emparent du projecteur) et à celle de la mythologie des gremlins. Lorsque des personnages se moquent des trois règles (que faire des fuseaux horaires ? il est toujours après minuit !), un gremlin surgit pour attaquer l’un d’eux : cessez de chercher la cohérence, les gremlins n’obéissent à aucune règle, ni celles de la bienséance, ni celles de la tradition hollywoodienne et encore moins celles qui régissent leur existence.
 
En effet, sortis tout droit de la fourrure de Gizmo (Jerry Lewis) qui, lui, ne mange pas après minuit, essaie de se protéger de l’eau (c’est toujours par la maladresse des hommes qu’il finit par être mouillé), les autres mogwais, aussitôt nés, cherchent à enfreindre les règles pour mieux se reproduire et assurer leur devenir gremlins. Il serait facile alors de les réduire, comme le suggère le premier film, au Pottersville de Bedford Falls, à la ville de débauche que George Bailey visite dans It’s a Wonderful Gremlin, c’est-à-dire quelque chose comme le réel cauchemardesque se cachant derrière le rêve américain. Et les gremlins sont bel et bien un retour du refoulé hollywoodien, mais en même temps il faut bien noter que si les gremlins détruisent, c’est d’abord et avant tout parce qu’ils célèbrent avec trop d’ardeur ; oui, sans doute que dans une salle de cinéma les gremlins sont bruyants et renvoient une image perverse du public supposément visé par leur film préféré, Snow White and the Seven Gremlins, mais justement, on ne peut pas leur reprocher de manquer d’enthousiasme quand ils regardent ce film de Disney en chantant en chœur. Tout passe par le cliché chez Dante, ou tout tient du cartoon, alors les gremlins se moquent autant du rêve américain que du revers de ce rêve qu’ils représentent (après tout, il n’y a pas de Pottersville sans Bedford Falls, ni de gremlins sans mogwai), et ils servent de gags en même temps qu’ils sont une menace bien réelle pour les personnages humains – une menace peut-être précisément parce qu’il est impossible de contenir leur folie, pas même par une métaphore qui les rendrait aisément intelligibles.
 
Toute la force évocatrice de ces gremlins tient ainsi à ce qu’ils n’ont pas de signification déterminée, ils forment une allégorie mouvante que nous pouvons insérer un peu partout pour en tirer des effets variés (mais généralement hilarants), dans tous les aphorismes de Jean-Luc Godard (« Je ne veux parler que de gremlins, pourquoi parler d’autre chose ? Avec les gremlins on parle de tout, on arrive à tout ») comme dans toutes les conventions hollywoodiennes. The New Batch profitera donc d’un laboratoire de recherche génétique pour transformer ses gremlins selon les conventions du sequel (toujours plus de gremlins, les mêmes gremlins mais encore plus gremlinesques) : du gremlin électrique au gremlin intelligent en passant par le gremlin-araignée et la femme-gremlin, la multiplication des gremlins sert de prétexte pour célébrer par la parodie une variété de genres cinématographiques, le film d’horreur et de SF (toujours chez Dante) comme le film d’action, la comédie musicale ou le film de gremlins, jusqu’à tout faire imploser dans un trop-plein décadent.
 
Cet éloge du chaos aurait pu tomber dans la vacuité inoffensive, mais il n’en est rien, Dante ayant bien lu son Robert Bresson : « Pas d’acteurs. […] Mais l’emploi de gremlins, pris dans la vie. ÊTRE (gremlins) au lieu de PARAÎTRE (acteurs). » Les gremlins jouent leurs propres rôles, mais Billy et Kate (Phoebe Cates) sont de simples acteurs qui font semblant ; la liberté des gremlins provient de leur artificialité, comme si Dante prenait la formule de Godard (« le cinéma c’est des gremlins 24 fois en une seconde ») et la combinait avec sa version inversée (« le cinéma c’est des gremlins 24 fois en une seconde »), ce qui lui permet de s’amuser avec le monde d’apparences, de stéréotypes et d’artifices des médias américains en y introduisant un nouvel artifice inopportun, des vilaines marionnettes de plastique aux comportements inappropriés. Autrement dit, il était essentiel que les marionnettes soient suffisamment expressives, convaincantes, mais pas assez pour nous faire perdre de vue qu’il s’agit de marionnettes, une fine ligne que les deux films maintiennent avec merveille, Dante pouvant ainsi représenter une foule de comportements qui seraient autrement impensables dans un cinéma destiné plus ou moins pour tous les gremlins. Cette liberté totale, c’est ce qui permet au gremlin intelligent par exemple (possédant la voix de Tony Randall, connu au cinéma en particulier pour Will Gremlin Spoil Rock Hunter ? de Frank Tashlin, un autre grand cinéaste critiquant les apparences américaines par le screwball) de nous expliquer que les gremlins veulent la civilisation, juste avant d’abattre un confrère gremlin d’un coup de feu à la tête : « Now, was that civilized ? No, clearly not. Fun, but in no sense civilized. » Démonstration gratuite du plaisir d’être un gremlin, il n’y a pas de morale à chercher ici : le travelling est une affaire de gremlin.
 
Ou s’il y a une morale, elle est bien simple : l’avenir appartient aux producteurs/développeurs immobiliers, ici Donald T… euh Daniel Clamp (John Glover). Le logo de sa compagnie est une pince (clamp) écrasant la Terre, la technologie de son immeuble sert une société de surveillance se déguisant derrière un interphone rivalisant de formules de politesse en suivant les employés jusqu’aux salles de bain : avec cet immeuble entièrement automatisé, contrôlé, régulé, Clamp est le parfait contrepoint aux mesquineries des créatures anarchiques, alors il se fait un devoir de les repousser, jusqu’à s’exclamer, à la fin « Developer saves city ! I like that ! » Le scénario, comme on s’en rappelle, va dans le même sens : après avoir été kidnappé par des scientifiques jumeaux, Martin et Lewis, notre mogwai se retrouve entre les mains de Dracula (Christopher Lee). La nuit venue, il commence à écrire des messages avec la calligraphie d’un riche entrepreneur, victime d’un accident d’avion, dont le cerveau a été conservé dans le même laboratoire. Billy soupçonne que ce cerveau exerce une influence télépathique néfaste, mais il est déjà trop tard : les gremlins sont nés et pour échapper à leur timidité ils boivent une potion qui les transforme en un playboy séduisant et égocentrique. Billy et Kate profitent d’un numéro musical pour fuir l’immeuble maintenant peuplé de références déchaînées, et nous voilà à cette scène déchirante où Billy, dans des dialogues devenus célèbres, tente de convaincre Kate de quitter en avion, parce qu’elle regretterait de rester (« Maybe not today, maybe not tomorrow, but soon and for the rest of your life »). Heureusement, des gremlins sont intervenus et Kate revient sur ses pas pour retrouver Billy et l’embrasser : les producteurs sauvent le film de la médiocrité par cette fin bienheureuse. Comme Clamp le dit lui-même en comparant les gremlins à Billy pour préciser où se trouve la vraie menace : « These things are dangerous. This guy is from the art department ». Il faut chasser les gremlins, rétablir l’ordre pour purifier l’art, le ramener sur le droit chemin de la décence et de l’innocence. Les producteurs, ces gardiens de l’art, l’auront bien compris après la sortie du film, lorsque pour notre plus grand déplaisir ils n’accorderont plus jamais une telle liberté au gremlin-cinéaste. The New Batch restera le plus dantesque de ses films, l’œuvre-somme d’un gremlin qui a commencé au cinéma par des compilations d’extraits de films, de commerciaux et de bande-annonce, pigeant dans la série B et le cartoon les images d’une mythologie américaine à exposer (alors qu’elle se veut normalement invisible, comme la mise en scène) dans la liesse et la surenchère. Non, Hollywood n’était définitivement pas prêt pour les gremlins.
 
Mais bien franchement, vous demandez-vous à ce point, qui se soucie de l’avis de Panorama-cinéma sur ces créatures hideuses, visqueuses et méchantes qui sèment le chaos en s’attaquant à des innocents ? Pourquoi avoir pris le temps d’écrire ce texte — eh bien, il faudrait demander au gremlin en chef de la revue. N’a-t-il pas compris que les gremlins ne regardent que la note à la fin du texte, surtout qu’ils sont bien trop longs, ces textes, et que comme François Truffaut l’avait bien dit, tout le monde a deux métiers,
     le sien et celui de              gremlins, alors l’avis d’un g remli n   en va ut    bien
            un a. utre,    
                     
                                 et 

















































































































































































































         comme nous savons        que les gre mlins n’aime nt que les fil ms de gremlins, la note va de soi, d’autant plus que nous sa vons aussi ce qui atte nd les cri tiques qui o sent cra cher sur les gre mlins, ou peut-être qu’il         faut un gremlin pour en appré cier un au tre, mais
      bref, 

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Critique publiée le 11 juillet 2018.