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Mummy, The (2017)
Alex Kurtzman

Le monstre et la star

Par Sylvain Lavallée
The Mummy pourrait être un bon film si ce n’était pas aussi mauvais. De cette expérience schizophrénique, le cinéphile attentif (celui qui parvient à maintenir son attention malgré tout) pourra extirper quelques fragments fugaces d’autoréflexivité fascinante, terrés quelque part au sein de la surcharge narrative et de la confusion ambiante : rien n’étant développé par le scénario, rien n’étant travaillé par la mise en scène, il faut savoir attraper ces bribes quand elles passent et rêver à travers eux au film qui aurait pu être.
 
Le problème principal de cette Mummy est flagrant : dans le désir de nous introduire à la fois aux personnages et à ce qui devrait constituer un nouvel univers cinématographique étendu (le Dark Universe) espérant rivaliser avec celui de Marvel, le scénario se perd vite (dès la deuxième scène si on se sent généreux) dans des complexités sans intérêt, surtout pour un film aussi stupide, et qui d’ailleurs n’essaie pas de cacher sa propre stupidité. Il est difficile de savoir s’il s’agit de cynisme ou d’humour — encore une fois : schizophrénie — ou s’il s’agit, plus simplement, de paresse. Cette dernière hypothèse demeure la plus plausible, supportée qu’elle est par un scénario se contentant d’aligner les séquences qui se veulent spectaculaires en faisant circuler notre héros (Tom Cruise, il va sans dire) de l’une à l’autre grâce à des apparitions fantasmatiques bien commodes qui lui indiquent où aller et quoi faire, ou par des personnages parfaitement insupportables tant ils sont réduits à de simples véhicules narratifs, des porteurs d’informations. Nous pensons en particulier à ce pauvre Jake Johnson qui, même mort dans le premier tiers, continue de hanter Tom Cruise avec sa routine encrassée de sidekick incompétent, ce qui finit par être insultant autant pour Johnson (qui, nous le savons au moins grâce à Joe Swanberg, peut être un grand acteur), que pour notre star, qui n’a jamais eu besoin d’un faire-valoir pour briller. Alors quand Tom Cruise se met à courir pour échapper au désastre qui le poursuit, nous avons la nette impression qu’il tente de fuir cette Mummy terrible dans laquelle il a accepté de jouer.
 
Et c’est là que nous trouvons quelque chose à sauver, l’une de ces bribes inspirantes, mal développées mais bien présentes, quelque chose comme un combat entre une star, qui est une franchise à lui seul, et une franchise en devenir, une marque de commerce qui veut anéantir l’identité de la star pour l’absorber en son sein. Un combat qui aurait eu lieu aussi en coulisses, s’il faut en croire un article récent du Variety, rapportant comment Tom Cruise se serait emparé du projet et l’aurait réécrit en partie avec ses collaborateurs fidèles, notamment Christopher McQuarrie (avec qui il a travaillé sur cinq films, comme scénariste et comme réalisateur, depuis Valkyrie en 2008). On peut imaginer que c’est Tom Cruise qui a tenu à faire de son personnage un aventurier arrogant, narcissique, casse-cou, qui rappelle ses premiers rôles au cinéma, ou qui a conçu des séquences d’action qui ressemblent à un best of de ses derniers films : Tom Cruise qui court dans une tempête de sable comme dans Ghost Protocol, Tom Cruise qui doit retenir son souffle sous l’eau comme dans Rogue Nation, et une confrontation finale qui résonne avec celle d’Edge of Tomorrow.
 
Ou, le renvoi le plus éloquent : Tom Cruise qui risque sa vie en s’accrochant à un avion militaire pour accomplir sa mission dans Rogue Nation vs Tom Cruise qui s’écrase dans un avion militaire (qui ressemble à s’y méprendre à l’autre) et trouve la mort dans The Mummy. Dans le premier, Tom Cruise s’élevait (littéralement) au statut de star par ses prouesses dès la première séquence d’une franchise pensée entièrement autour de son identité ; dans le second, Tom Cruise la star s’écrase et traverse le reste du film en un mort-vivant qui cherche à retrouver la vie, c’est-à-dire, justement, à redevenir Tom Cruise au sein d’un film qui ne le concerne pas. Or, à une époque où la star est en voie de disparition, remplacée pour l’essentiel par des produits dérivés (des super-héros entre autres), par des identités prédéfinies dans d’autres médias qui tendent à voiler l’acteur qui les incarne (qui ira voir le Spider-Man à venir pour Tom Holland ?), il y a bien quelque chose d’émouvant à voir une des dernières stars tenter de combattre ce qui se présente à elle comme le Mal absolu. Il ne s’agit pas de condamner en soi les super-héros ou les monstres d’Universal, mais plutôt de souligner qu’ils sont le Mal du point de vue de la star, puisque celle-ci existe du moment que son identité supplante celle de son personnage, du moment que nous voyons Tom Cruise plutôt que Nick Morton (le nom de son personnage dans The Mummy, que j’avais déjà oublié tant il est sans importance).
 
Évidemment, il n’est pas clair que le film lui-même remarque ce que Tom Cruise met en jeu en acceptant ce rôle : la star affirme son existence, mais encore faut-il que le film sache la reconnaître (et par après le spectateur). Alors le projet cruiséen existe comme en filigrane du film principal, comme un autre film refourgué en douce dans celui que nous sommes en train de voir, un conflit que la mise en scène ignore, trop pressée qu’elle est à faire on ne sait trop quoi, mais qui pourtant pointe vers un avenir possible pour le Dark Universe, et qui permettrait de se distinguer des entreprises similaires de Marvel et DC Comics. Car si les masques et les armures des super-héros définissent l’identité de ces personnages plus que les acteurs qu’ils cachent, si ces costumes sont précisément pensés, dans la majorité des cas, pour cacher l’identité de celui qui le porte, The Mummy inverse cette relation entre l’entité fictionnelle et l’acteur qui l’incarne, notamment avec l’introduction du personnage de Dr. Jekyll/Mr. Hyde, interprété par un Russell Crowe possédé de l’intérieur par une force qu’il peine à contrôler : cette fois c’est l’acteur qui contient le monstre, qui cache en lui cette identité prédéfinie menaçant son intégrité.
 
De même pour Tom Cruise, à la fin de The Mummy (spoilers pour les trois personnes qui tiennent à le voir), il se poignarde avec une arme mystique pour accueillir en lui un Dieu maléfique, Set. Il n’est pas très clair ce qui advient de lui à ce moment, mais semble-t-il qu’il y a eu du développement de personnage durant le film, et que l’aventurier irresponsable et égoïste du début cachait un homme bon qui émergerait à la fin, juste à temps pour contenir ce Dieu mauvais et l’empêcher de dominer entièrement Tom Cruise. Autrement dit, une star est née d’un personnage (les stars renaissent à chaque film), et elle permet de contenir ce Mal qui aurait anéanti tout acteur qui ne serait pas aussi une star. À l’instar de Jekyll, un monstre se cache dorénavant dans Tom Cruise : il a réussi à s’approprier la franchise, à la contenir littéralement dans son corps (il embrasse la momie et inspire son énergie pour la détruire), mais ce faisant il devient un monstre, nous dit-il en voix off en épilogue. Pour l’instant, malgré la médiocrité du film (ou grâce à celle-ci : l’incompétence générale a peut-être permis à Tom Cruise de jouer le film qu’il voulait), la star semble avoir gagné, The Mummy devient au final Tom Cruise’s The Mummy.
 
Mais sans doute que pour Tom Cruise, il y a déjà une forme d’abdication dans le fait même d’avoir accepté de mener ce combat, dans son association avec ce Dark Universe dans lequel il est désormais condamné à errer telle une star corrompue, monstrueuse, rongée de l’intérieur par les forces du Mal menaçant de l’emporter à tout jamais si elle ne sait pas suffisamment imposer sa présence. Il ne reste qu’à espérer qu’Universal saisira la richesse potentielle de ce conflit, et le développera dans un meilleur film (mais nous n’y croyons guère, avouons-le).
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Critique publiée le 19 juin 2017.