L'équipe

Mission: Impossible – Rogue Nation (2015)
Christopher McQuarrie

Spectaculaire Tom Cruise

Par Sylvain Lavallée
Donc, Tom Cruise s’est agrippé à un avion qui décolle, comme il avait escaladé les gratte-ciels de Dubaï dans Ghost Protocol. Ce n’est pas banal, tout de même, un acteur prêt à risquer sa vie pour satisfaire son public! C’est peut-être surtout stupide (mourir pour un film, est-ce que ça vaut le coup?), puéril (ce n’est pas ça qui fait un bon acteur), vain (un bon trucage aurait pu nous faire croire à la séquence, non?), une autre fanfaronnade dangereuse à la Maverick, mais tout de même, ce n’est pas banal, alors il faut s’y attarder, même s’il ne s’agit que de la première scène, même si d’autres séquences sont en fait beaucoup plus réussies, même si ainsi on ne fait que renchérir sur la campagne de publicité du film – mais justement, l’image d’une star se construit autant par ses rôles à l’écran que par son image publique, par la continuité, la cohérence qu’il y a entre le Tom Cruise qui nous vante son exploit en entrevue et le Tom Cruise que nous voyons effectivement accomplir cet exploit. Autrement dit, il n’y a pas plus « Tom Cruise » qu’une telle cascade.
 
Comme il disait déjà dans Days of Thunder en 1990, le défi pour Cruise est « To be able to control it. To know that I can control something that's out of control. » Il parlait alors de la vitesse (il jouait un pilote de NASCAR), et aujourd’hui, en le voyant sur cet avion, les mêmes mots semblent toujours aussi pertinents, d’autant plus que Rogue Nation montre une perte de contrôle, d’abord parce que la CIA pourchasse Ethan Hunt (Cruise) après avoir fermé le programme du IMF (Impossible Missions Force), ensuite parce qu’il n’est qu’un pion entre les mains de son ennemi (Sean Harris), jusqu’à ce qu’il puisse (évidemment) reprendre le contrôle de la situation. Cruise doit donc rester accroché à cet avion pour réussir cette mission impossible qui ne se déroule pas comme il le prévoyait, pour prouver qu’il peut contrôler ce qui momentanément a échappé à son contrôle, de la même manière qu’il redressait adroitement sa voiture après avoir dérapé dans Days of Thunder ou son avion qui descendait en vrille dans la dernière scène de Top Gun. De la même manière, aussi – et voilà sans doute la plus impossible de toutes ses missions – qu’il tente depuis une décennie de reprendre le contrôle sur son image publique, celle qui s’est fissurée sur ce fameux divan d’Oprah en 2005, avant de s’effondrer à ses pieds après son entrevue promotionnelle pour la Scientologie.
 
Si cette métaphore de l’avion-image publique semble abusive, il faut se rappeler, puisque nous l’oublions souvent, qu’au début de sa carrière, toutes les bravades dangereuses de ses personnages cachaient leur profonde insécurité et leur intense besoin d’amour : le Maverick arrogant de Top Gun qui défie les règlements de l’armée pour mieux démontrer qu’il est le meilleur n’est qu’une surface, un spectacle qu’offre le personnage (et Cruise) pour cacher ce manque, pour chercher (maladroitement) cet amour qu’il n’a pas pu recevoir de son père (Cruise essaie souvent de se prouver à son père, mort trop tôt dans ce cas, négligent dans la plupart de ses autres films). Le spectacle est un moyen de contrôle, une manière de cacher cette vulnérabilité que Cruise ne veut pas laisser paraître (mais qu’il laisse toujours entrevoir) – alors quand Cruise est là, agrippé à son avion, à accomplir lui-même ses cascades dangereuses, après avoir connu une énorme baisse de popularité par rapport aux grandes années de sa carrière, comment ne pas voir dans ce spectacle un nouveau moyen de contrôle, une manière de cacher sa vulnérabilité, non plus celle du personnage mais celle de l’acteur, qui recherche l’amour de son public comme autrefois Maverick cherchait celui de son père?
 
Rogue Nation, en ce sens, est tout un spectacle, une entrée honorable dans une franchise qui l’est tout autant, qui a su se développer de façon élégante sous la gestion de Cruise (producteur de la série depuis 1996). Un spectacle, car l’atmosphère est enjouée, il y a des moments franchement drôles (merci, Simon Pegg), des montées de tension fort réussies (entre autres une séquence à l’opéra aux accents hitchcockiens via de Palma), un nouveau personnage féminin surprenant (Rebecca Ferguson) à qui on laisse même l’honneur de mener l’usuel combat contre l’homme de main imposant, un scénario quelconque mais bien mené, prétexte adéquat aux séquences attendues d’infiltration et d’action, bref tout ce que l’on recherche dans un bon Mission : Impossible estival, sauf peut-être l’action elle-même qui souffre parfois d’une caméra impatiente. Tout ce que l’on peut attendre d’un spectacle bien huilé, d’un divertissement donc, dans le sens propre du terme, c’est-à-dire qui détourne notre attention de la vulnérabilité de Cruise. Enfin, autant que faire se peut puisque le spectacle qu’offre Cruise est la preuve même qu’il cache quelque chose, alors le spectacle ne peut pas nous détourner entièrement de ce qu’il sous-entend par sa présence même.
 
Rogue Nation est donc tout entier dédié au spectacle offert par Cruise, au point qu’il est inutile d’essayer d’aborder le film autrement, contrairement aux autres épisodes de la série, qui mettaient aussi Cruise de l’avant, mais en le redéfinissant chaque fois selon le cinéaste au pouvoir. Christopher McQuarrie, lui, s’efface devant sa star, alors il ne reste qu’un film par Tom Cruise et pour Tom Cruise (mais pas vraiment sur Tom Cruise). Ça n’en fait pas un mauvais film, loin de là, mais Cruise est à son meilleur quand il ose prendre des risques, quand il accepte de perdre le contrôle. Or, s’agripper à un avion qui décolle est une manière un peu trop pragmatique de se mettre en danger, moins satisfaisante, d’un point de vue émotionnel, que lorsque Cruise tenait tête à une autre grande star (Paul Newman, Dustin Hoffman, Jack Nicholson, Nicole Kidman, Philip Seymour Hoffman, etc.), ou lorsqu’il acceptait de se livrer à un grand cinéaste.
 
Et il semble bien loin ce temps où Cruise était prêt à céder son contrôle à un Stanley Kubrick par exemple, lui qui brisait sans pitié la façade de playboy de Cruise pour le laisser errer, décontenancé, dans un fantasme qu’il ne pouvait jamais assouvir (dans Eyes Wide Shut), ou à un Paul Thomas Anderson, dans Magnolia, qui faisait tomber le masque de Frank T.J. Mackey, au chevet de son père mourant, pour révéler le Jack Patridge derrière, faisant du coup tomber tous les Maverick, Brian Flanagan, Vincent Lauria, Charlie Babbitt et autres Cole Trickle. Mais pour accepter de s’exposer ainsi, il faut avoir confiance, et après 2005, il semblerait que cette confiance s’est évanouie, pas nécessairement par manque de grands cinéastes (pour rêver : un duo Cruise-David Fincher, lui parce qu’il n’y a pas d’acteur aussi conscient de la présence de la caméra, l’autre parce qu’il n’y a pas un cinéaste plus précieux pour disséquer cette tyrannie d’une caméra omniprésente qui fait de nous tous des acteurs), mais surtout parce qu’il est impossible de garder le contrôle sur son image quand elle est facilement accessible, manipulable, par n’importe quel quidam anonyme. C’est la leçon à tirer de l’épisode Oprah (voir à ce sujet le superbe article d’Amy Nicholson, un extrait de son livre Anatomy of an Actor sur Cruise), ce qui alimenterait d’ailleurs fort bien ce chimérique chef-d’œuvre de Cruise-Fincher.
 
Alors Cruise court, il s’agrippe désespérément à un avion, il fait tout pour plaire à son public. Et ça marche, on ne se plaindra pas, il est bien vrai que personne ne court comme lui, mais on aimerait aussi qu’il retrouve sa confiance (la vraie, pas celle qu’il offre en surface) et accepte de lâcher prise. 
7
Envoyer par courriel  envoyer par courriel  imprimer cette critique  imprimer 
Critique publiée le 3 août 2015.