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Captain America: Civil War (2016)
Anthony Russo et Joe Russo

Les grands garçons

Par Mathieu Li-Goyette
Steve Rogers (Chris Evans) est un grand garçon. Il a combattu sous les drapeaux, a été congelé, puis décongelé 75 ans plus tard. Sorti du frimas, il a su accompagner sa première flamme dans les nébuleuses de la maladie d’Alzheimer et il a, entre temps, sauvé le monde à au moins quatre reprises.
 
Tony Stark (Robert Downey Jr.) est aussi un grand garçon. Héritier de milliardaire, génie précoce, il est le fils prodigue d’un inventeur brillant (créateur, rappelons pour la mémoire, du bouclier de Steve), mais aussi l’entrepreneur et vendeur d’armes qui a su faire de sa condition super-héroïque le paratonnerre de toute une industrie, bien entendu la sienne et celle de Marvel Studios, qui ne saurait à présent s’en passer.
 
Pour leur treizième long-métrage en huit ans, le studio a décidé de faire un pas de plus en direction d’une forme de maturité par le biais du litige qu’il met en scène entre ses deux plus grands garçons. En effet, le titre Civil War invite d’emblée aux lectures idéologiques et politiques, tout comme il présuppose une lutte impitoyable entre deux conceptions du monde libre qui devront faire valoir jusqu’au sang les paramètres de ces libertés.
 
À l’image des films précédents de ce projet expansif et massif qu’est le Marvel Cinematic Universe, Civil War prend la balle au bond et débute par un prologue éprouvé où nous retrouvons les Avengers en pleine mission. De la figure du drone à celle du kamikaze, les scénaristes Christopher Markus et Stephen McFeely (Pain & Gain, les deux précédents Captain America) condensent dans cette séquence d’ouverture les symboles les plus frappants des réalités militaires contemporaines. Après des années de métaphores et une multitude de résonnances avec les machines de guerre américaines, Marvel réitère ainsi sa volonté d’inscrire ses héros en porte-à-faux des technologies de pointe qui assurent la stabilité de l’impérialisme américain en greffant cette génétique militaro-industrielle à chacun de leurs films. L’idée est simple, mais toujours efficace : montrer qu’entre de bonnes mains — les meilleures — les moyens d’action employés par l’Amérique seraient garant de la paix mondiale.
 
Ce constat patriotique, nous le retrouvons cette fois avec une amertume et une tension dramatique qui raffermissent les objectifs narratifs de cet univers sériel, puisque la question du pouvoir (des super-pouvoirs, qui se confondent sciemment avec les pouvoirs politiques, diplomatiques et économiques chez Marvel) est pour une fois au centre du récit, élaguant pratiquement l’antagoniste qui ne s’avère être que l’élément déclencheur du film (présenté à rebours, il permet à ce dernier de troquer l’allure classique de sa structure pour un déroulement atypique, voire par moments original). La belle surprise qu’est Civil War tient alors du fait qu’il repose sur la confrontation entre deux idéologues convaincants, incapables d’être en accord sur le compromis que leur propose de signer l’ONU et qui ferait des Avengers la force de frappe de l’organisation, des sortes de Casques bleus, la lévitation et le vibranium en plus.
 
Bien entendu, Captain America, relique du New Deal et patriote inébranlable, tient à défendre la liberté individuelle de ses collègues ainsi que leur liberté d’action, jugeant qu’ils sont eux-mêmes les plus aptes à déterminer le déroulement de leurs opérations guerrières. Face à lui, Iron Man, technocrate accompli, déjà tourmenté par moult crises morales liées à ses propres inventions, fait la promotion d’un pragmatisme qui cherche à institutionnaliser le projet des Avengers pour la sauvegarde du plus grand bien commun. D’abord au stade de la joute verbale (à cet égard on regrettera le départ de la franchise du dialoguiste hors pair qu’est Joss Whedon), le conflit évolue rapidement lorsque Bucky Barnes, alias le Winter Soldier, se retrouve au centre d’un complot pour le moins tentaculaire.
 
Ce qui s’en suit est un mélange de haute voltige et de conversations graves sur l’amitié et la famille, les deux alternant avec une agilité qui rappelle à quel point les frères Russos, responsables de Captain America : The Winter Soldier et de la série Community, parviennent adroitement à faire de l’hybridation des genres une forme en soi, résultante d’une culture populaire ubiquitaire, où le monde entier se retrouve gonflé à l’écran, sous l’égide des stéréotypes bien sûr, mais à tout le moins au centre d’un carrefour qui parvient à dégager de ces mêmes stéréotypes une forme de richesse additive et éminemment contemporaine. Ici le nouveau venu Black Panther (Chadwick Boseman), jeune prince d’un pays africain inventé, fait valoir sur la scène internationale la souveraineté de sa nation et marque le film par sa détermination alors que tous semblent douter de leurs propres convictions. Boseman, qui sauvait à force de talent Get on Up (2014) d’un scénario convenu, revigore une série qu'on ne savait pas essoufflée. Il est suivi de près par le nouveau Spider-Man, interprété par Tom Holland avec une fragilité adolescente à en faire oublier les précédents interprètes du personnage (qui étaient déjà, à leur défense, bien meilleurs qu’on ne le dit). Le retour au bercail de Peter Parker esquisse déjà une relation de mentorat enjouée entre ses jeunes ambitions scientifiques et les moyens de Tony Stark, prouvant que la forme longue et sérialisée à laquelle se consacre Marvel passe moins par une fixation à des antagonistes récurrents qu’à travers une évolution des relations interpersonnelles saisies dans leur durée.
 
C'est pourquoi Civil War a quelque chose de spectaculaire. De très spectaculaire. Adepte ou non du film de super-héros, il faut lui reconnaître ses élans épiques et articulés ainsi que son habilité remarquable à tresser ses récits autour d’enjeux transversaux, énième preuve que la forme narrative télévisuelle est la charpente des ambitions cinématographiques de la franchise. À cette structure s’ajoute l’influence notable de l’inventivité graphique de la bande dessinée américaine, avec sa fascination pour les anatomies hautement acrobatiques et ses pages doubles qui défient le champ de vision et fascinent le morceau de gamin accroché au cœur.

Mais hormis cela, ces grands garçons qui se chamaillent à l’écran demeurent des garçons. Ce choc des icônes (qui devient littéral lors du dernier affrontement) prend finalement bien peu de risques (et que des risques contrôlés par les films à venir), surtout considérant son annonce de « guerre civile ». Car cette guerre n’a rien de civil, elle n’entretient que des liens ténus et exclusivement affectifs avec l’opinion citoyenne et les implications politiques promises par les accords de l’ONU. Tout le discours sur le pouvoir passe graduellement à la trappe, sans qu’on l’ait raisonné jusqu’au bout autrement qu’à coup de poing. Le duel moral s’évapore au profit d’une histoire personnelle qui rappelle étrangement la chute de Batman v Superman (mais mieux enrobée), l’incompatibilité productive de Stark et Rogers étant supplantée par des considérations qui enterrent la gravité des enjeux qui les ont menés sur le sentier de la guerre. La résolution finale de Civil War, digne de celle qui suivrait la bataille d'une cour d’école, démontre que Marvel ose peu avec ses jouets et qu’il en résulte un univers qui ne peut nous renvoyer que le reflet de notre enthousiasme décomplexé (ou complexé, c’est selon). Si les super-héros de Marvel Studios s’imbriquent si bien à notre époque, c’est qu’ils l’incarnent, qu’ils font l’époque et qu’ils sont l’époque, qu’on le veuille ou non. Et quand on a de si grands pouvoirs, il ne faut pas croire que nos responsabilités s’arrêtent au seul divertissement.
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Critique publiée le 4 mai 2016.