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Spectre (2015)
Sam Mendes

J'ai marché pour un zombi

Par Mathieu Li-Goyette
Pour un film qui souhaitait célébrer le retour des morts à la vie, Spectre fait des économies de bouts de chandelle sur les rituels incantatoires et nous sert impunément la vieille recette surannée qui, déterrée des lopins les plus vétustes du patrimoine James Bond (misogynie de l’écriture et du jeu, volonté un peu pathétique de ne raconter que des crimes fantaisistes dans un monde de crimes décadents), transforme cet opus en véritable zombi rapiécé de la saga. Car qu’on se le tienne pour dit, Spectre n’a ni l’économie conceptuelle de Casino Royale ni l’obscurité de Quantum of Solace et encore moins le charisme de Skyfall ; placés aux côtés de ses prédécesseurs qu’il souhaite fédérer par son scénario conspirationniste (« C’était moi depuis le début », s’entête à dire Christoph Waltz), ce parent pauvre du Bond postmoderne s’écroule àstructurer son édifice en péripéties fragiles, interchangeables, desquelles Bond doit s’échapper pour aller au fond d’une histoire qui ne concerne pas tant ses démons intimes que ceux d’une franchise qui, tout à coup, nous rappelle à quel point elle flirte avec la médiocrité.

Prise comme morte-vivante, la sérieapparaît donc sous son jour moins radieux, donnant au public de 2015 ses propres Jaws et Oddjob (remodelés pour la carrure de Dave Bautista), son Numéro 1 spectral (Waltz), sa scène de torture sur table (avec perceuse : pas de laser ici), sa base secrète (que l’on ne prend plus la peine d’infiltrer), de multiples tropes éprouvés que Sam Mendes, encore aux commandes,n’aime pas suffisamment pour les articuler sciemment afin de leur rendre toute lathéâtralité du genre qui permet de les incarner au-delà de toute ridiculité intrinsèque. En esthète à la recherche des plans où tout est contenu (le bain de roses d’American Beauty, le dernier plan de Tom Hanks face à la mer dans Road to Perdition, le strié de lumières verticales à Hong Kong dans Skyfall), Mendes excelle ici quand il peut retrouver ces agencements formes-idées qui font de lui un cinéaste. La haie d’arbres romaine convoquant les tentacules du Spectre, le bâtiment piégé par les rets d’une grande araignée, tout le plan-séquence de l’introduction qui condense à merveille le récit type de la série, ce sont là les idées passionnantes du film,presque les seules,des pics de mise en scène pulpeuse et qui témoignent de cette volonté d’hommage formel que peu ont compris sinon le directeur de la photographie Hoyte Van Hoytema. Le maître suisse responsable de l’allure de Let the Right One In, Tinker Tailor Soldier Spy et Her présente ses respects au cinéma d’espionnage avec ses teintes feutrées et ses couleurs de cigare enfumé, jouant des textures et de la lisibilité des images (emphase sur les voiles, les filets, les entraves) avec une assurance qui n’a rien à envier à celle instaurée par Roger Deakins dans le volet précédent.Avec son générique particulièrement mémorable, disons que Spectre a au moins l’air du plus beau des James Bond sans que cette élégance ne puisse jamais se traduire en intrigue digne d’être résolue (et elle ne le sera pas, du moins pas à la hauteur de ce qu’elle implique).

Toute cette allure est donc bien vite cumulée et encore plus rapidement dépensée : Spectre décharge ses munitions impunément, à commencer par le personnage à priori si mystérieux qu’est le leader de son organisation éponyme. On y retrouve là un Waltz cerné par les caricatures des rôles qu’il a déjà joués, incapable de faire du mal ou même de cabotiner tellement le scénario s’avère peu généreux en matière de caractérisation ; le même mal accable Léa Seydoux et Monica Bellucci, toutes deux maltraitées et sous-utilisées par une écriture qui les considère comme des territoires d’érotisme en attente d’une conquête dont la virilité est bien sûr univoque. Femmes éplorées d’un monde d’hommes qui tentent (et échouent – parce qu’elles refusent qu’elles gaffent ou se dégonflent) de les protéger, elles sont les victimes sans défense et sans salut d’un mal qui les cerne, un mal du nom de Bond, James Bond, dont l’engagement émotif, bien qu’il soit visuellement emphatique, ne l’est jamais dans le jeu et si peu dans le récit. Toujours au même rayon, les scénaristes substituent la figure forte et maternelle de la M de Judi Dench par une relation amoureuse censée durer, mais dont l’artificialité des situations et des rapports renforce l’inégalité malaisante et archaïque entre Bond et la Bond Girl. Nous qui pensions ces considérations dépassées depuis la mort de Vesper Lynd dans Casino Royale, il faut plutôt prendre au pied de la lettre l’introduction pédestre de Spectre où Bond est accoutré en mort-vivant : ici, c’est avec un zombi que nous marchons.

Comme le zombi sans hésitation, sans libre arbitre et sans individualité, Bond est dévoré par le Ça freudien de sa franchise, sans rapport dialogique avec son passé de vivant qu’il ne cesse d’oublier alors que la série s’efforce de lui en fournir un de plus en plus étoffé (Moneypenny lui reproche même d’oublier « What’s called life »). Bond/Craig erre ainsi dans les ruines de sa carrière (au sens littéral, dans cette dernière séquence d’action déployée dans les vestiges du MI-6) et se laisse porter nonchalamment par les clichés du cœur et de l’action. C’est qu’il est pris dans un présent qui n’en finit plus de tuer l’Histoire pour pouvoir mieux la répéter, la rentabiliser, comme le zombi et son genre qui carbure à l’écervèlement (si l’esthétique dorénavant en vogue dans les Bond est celle du lissage des gadgets et des voitures, c’est parce qu’elle se décline de plus en plus comme un non-lieu technologique, zone de marketing consensuelle où l’espionnage a troqué son inventivité narrative pour mieux vendre des objets de luxe dans les catalogues de siège d’avion), et que pris dans ce présent sans prise aucune, Spectre s’avère atteint d’un curieux paradoxe où en invoquant sans cesse son histoire passée, il n’en finit plus de la dissiper, la noyant dans les interstices d’une continuité disloquée qui ne fonctionne ni au niveau du personnage réintroduit par Craig ni dans celui de l’ensemble inauguré en 1962. Spectre, à ne pouvoir exister qu’à travers les traces fantomatiques d’un passé désincarné sur lequel il a décidé de trôner, est forcément la conclusion oubliable de films respectables, voire estimables, qu’il travaille activement à réduire à l’anecdote.

Puisque là où les trois volets précédents essayaient avec une rigueur toute diététique de brûler l’excédent de vieux gras du héros, le scénario de Spectre met l’emphase sur son itinéraire repiqué à un film d’aventure où l’objet de la quête consiste à refermer les blessures intimes d’un personnage fondé et cinq fois refondé dans l’anonymat. Les scénaristes tentent ainsi tant bien que mal (surtout mal) de gonfler les enjeux émotifs des volets précédents et accouchent d’une théorie conspirationniste logée sous l’enseigne du New World Order, qui, avec YouTube comme témoin à charge, a le dos bien large pour s’enquiquiner des plans du Spectre. À l’instar de cette pauvreté conceptuelle, les décors se suivent de près et s’épuisent, les espaces de l’action évoquent certains passages traditionnels (pente de ski, fête des morts, etc.) sans jamais les égaler. Pire encore, les joindre synchroniquement dans ce combo jumbo ne produit aucun effet cumulatif. Au contraire, la somme de toutes ces parts disloque leur ensemble, l’étire comme les tentacules d’une pieuvre s’en prendraient au flasque mollusque, essentiellement parce que Spectre est affreusement mal monté, bourré d’ellipses et de lieux inconséquents qui racontent l’épopée du voyage en douce et de la traque avec l’éloquence emmerdante d’un PowerPoint, à un tel niveau que les morceaux hétéroclites réfléchis comme les outils de l’hommage deviennent finalement ceux de son saccage.
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Critique publiée le 10 novembre 2015.