L'équipe

Magic Mike XXL (2015)
Gregory Jacobs

À vos désirs

Par Sylvain Lavallée
Nul besoin de se précipiter au bas de la page pour y découvrir la cote avant même de lire le texte : d’emblée, il faut bien déclarer que Magic Mike XXL est un film extraordinaire, dans le sens propre du mot, qui sort de l’ordinaire, c’est-à-dire, dans ce cas, qui sort de l’ordinaire hollywoodien. Il est vrai que cet aspect extra ne se manifeste pas tout du long, certaines séquences étant elles, plutôt ordinaires, surtout dans la première heure, mais cela n’en demeure pas moins jouissif, essentiel, une démonstration magistrale de la force émancipatrice du spectacle, aussi commercial puisse-t-il sembler à première vue.
 
Plus gros, plus large, plus spectaculaire, promet en effet toute suite de film à succès pour mieux attirer la foule : XXL ne fait pas exception (évidemment, avec ce titre), mais au lieu d’aborder ces excès obligatoires avec le cynisme usuel, le film se présente au contraire comme une réplique bien sentie au cynisme de Steven Soderbergh, réalisateur du premier Magic Mike (2012), qui s’est montré si sceptique envers l’avenir du cinéma hollywoodien ces dernières années qu’il a préféré quitter le navire avant qu’il ne sombre. Son Magic Mike exprimait ce défaitisme, Soderbergh trouvant dans ces corps de danseurs qui se mettent à nu dans des rôles clichés, calculés pour plaire au désir présumé d’une quelconque spectatrice moyenne, un parallèle éloquent avec l’industrie hollywoodienne (à la différence, essentielle, qu’à Hollywood le spectateur moyen en est plutôt un, justement). Le film avait été vendu comme un regard sur le passé réel de Channing Tatum, qui a bien été autrefois danseur nu à Tampa, un peu comme Soderbergh avait joué aussi sur les professions de Sasha Grey dans The Girlfriend Experience (2009) ou Gina Carano dans Haywire (2011) pour les confronter à un monde d’illusions qui finissait par brimer l’individualité qu’elles y avaient investie. L’argent corrompt tout, alors gare à celui qui pense pouvoir rester lui-même au sein de la machine capitaliste : dans Magic Mike, même si les personnages comme les acteurs semblaient s’amuser sur scène, leur plaisir ne pouvait guère se communiquer par-delà l’écran tant le spectacle était vu uniquement comme une illusion aux velléités mercantiles. Peut-être que Soderbergh voulait ainsi prévenir sa jeune star en pleine ascension de ce qui l’attendrait sûrement au détour de sa carrière prenant les allures d’un parfait rêve américain, ou peut-être qu’il voulait briser un autre rêve, le fantasme de ceux et celles qui pensaient pouvoir découvrir par la fiction un acteur se mettre à nu (au propre comme au figuré) – et peut-être, alors, qu’avec XXL Tatum cherche à reprendre possession d’un personnage lui ayant quelque peu échappé la première fois pour redonner vie à ce fantasme et rappeler au passage à son metteur en scène ce qu’il semble avoir oublié.
 
Celui-ci est d’ailleurs toujours en coulisses, comme si Tatum (ici producteur) voulait s’assurer qu’il soit bien là pour voir la démonstration : ainsi, Gregory Jacobs, assistant-réalisateur sur Magic Mike, dirige la version XXL pendant que Soderbergh éclaire et monte le film sous ses pseudonymes usuels, soit, respectivement, Peter Andrews et Mary Ann Bernard (une belle manière, aussi, de continuer de faire du cinéma tout en respectant sa promesse de ne plus jamais faire de cinéma). Ce renversement de pouvoir et de discours est au cœur même du récit : en l’absence de son gérant, Dallas (Matthew McConaughey dans le premier film), Mike (Tatum) prend la tête de son ancienne troupe de danseurs pour leur proposer de se débarrasser de leurs vieux numéros de pompiers et de policiers pour les remplacer par quelque chose de plus personnel, chaque danseur cherchant à imaginer une prestation à son image. Mike dirige moins ses collègues en fait qu’il ne leur offre l’espace nécessaire pour s’exprimer, démarche que Jacobs honore à la caméra en privilégiant les plans larges et longs montrant des interactions entre plusieurs acteurs (un style rappelant évidemment Soderbergh, sans toutefois atteindre la même élégance dans sa simplicité).
 
Et il n’y a pas plus de récit, que des amis qui se dirigent vers Tampa pour participer une dernière fois à une convention de danseurs nus (des « male entertainer »,insistent-ils), un périple sur la route permettant de renouveler leur foi envers leur profession. Mais cette découverte de soi n’est pas tant l’enjeu du récit, il ne s’agit que d’une manière de mieux servir ces dames, l’idée étant d’offrir un fantasme personnalisé, autant parce que les danseurs révèlent plus que leur peau dans leurs numéros que parce qu’ils interagissent directement avec leurs spectatrices. La progression du film, alors, en est une de rapprochement avec le public, d’une danse en solitaire au début du film à une séquence hilarante dans une station-service alors qu’un des danseurs, Richie (Joe Manganiello), tente de voler un sourire à une caissière d’apparence impassible, jusqu’aux chorégraphies finales intégrant directement le public.
 
L’intention (celle des danseurs comme de XXL) n’est donc pas de soutirer l’argent des spectatrices (bien que les billets pleuvent tout du long), il faut leur donner ce qui leur revient de droit (ce sourire), peu importe qui elles sont (le film se fait un devoir de présenter l’éventail le plus large possible de physiques féminins). Elles sont toutes des « reines », comme le répète si souvent Rome (Jada Pinkett Smith), et ces chevaliers sont là pour les complimenter, les écouter pour mieux répondre à leurs désirs véritables plutôt qu’à un cliché correspondant à ce que l’on croit qu’elles veulent (ces pompiers et policiers), tout en se présentant eux-mêmes (les danseurs) de manière ouverte, vulnérable, comme l’implique tout véritable don de soi. Puis, pendant leurs numéros, les danseurs s’emparent des spectatrices dans la foule pour simuler cunnilingus, fellations et coïts avec moult mouvements pelviens frénétiques, un spectacle peut-être un brin agressif dans son intimité forcée (difficile de croire que toutes seraient consentantes), mais ce malaise potentiel est désamorcé par le rire franc invité par ces chorégraphies affichant toujours consciemment leur ridicule grotesque, un humour qui renforce l’érotisme plutôt qu’il ne le freine.
 
Que ce soit à Hollywood ou ailleurs, rares sont les films présentant la sexualité d’une manière si positive, transcendante même, en ce qu’elle permet ici de s’exprimer pour rejoindre l’autre, de rassembler en faisant fi des différences – un thème qui trouve sa plus belle expression dans une séquence majestueuse dans un club Noir, éclairé par une lumière rouge qui rehausse la sensualité exquise de cette chair exposée respirant la liberté. C’est cette liberté qui irradie tout le film, qui est parfaitement incarnée aussi par Jada Pinkett Smith, modèle de toutes ces reines avec sa prestance assurée, et c’est cette même liberté qui est mise en scène dans le numéro final de Mike, une chorégraphie à la conception géniale rassemblant l’ensemble du film tout en évoquant le premier rôle important de Tatum, dans Step Up (2006, dans lequel la dernière danse proposait aussi, à sa façon, un mariage égalitaire entre la culture blanche et la culture noire), une façon pour la star de démontrer son engagement personnel au-delà du personnage.
 
Soderbergh ne pouvait croire au fantasme de Magic Mike parce qu’il n’y voyait qu’une transaction; XXL lui rappelle donc que le spectacle n’est pas nécessairement faux, qu’il suffit d’investir le fantasme d’une véritable vision personnelle et de respecter son public. Il n’y a sans doute rien d’extraordinaire, à première vue, dans une leçon aussi simple, mais la démonstration est exaltante dans sa fougue sincère, avec ces acteurs qui se dévouent, véritablement corps et âmes, à un public trop souvent négligé par l’industrie, tout en faisant rêver haut et fort à une sexualité franche, sans préjugé, et à une liberté qui rime avec égalité, ce que le cinéma américain oublie souvent – alors s’il faut revitaliser cette bonne vieille machine hollywoodienne, il est de l’avis de ce critique qu’il s’agit précisément du fantasme le plus apte à y parvenir.
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Critique publiée le 29 juillet 2015.