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Raiders!: The Story of the Greatest Fan Film Ever Made (2015)
Jeremy Coon et Tim Skousen

Manque de gaz

Par Mathieu Li-Goyette
En 1982, Eric Zala, Chris Strompolos et Jayson Lamb sont âgés de douze ans. L’heure est aux divorces, aux familles reconstituées, à la récession économique et à l’ennui que ressentirait n’importe quel gamin enfoui dans les tourbières du fin fond du Mississippi. De dire maintenant que le cinéma de Steven Spielberg et de George Lucas a profondément marqué cette génération-là relève presque de l’euphémisme, tellement la sortie de Raiders of the Lost Ark en 1981 a su canaliser les rêves d’une pléthore de jeunes adolescents en quête de repères. Ayant trouvé en Harrison Ford (tour à tour Han Solo, Indy et Deckard) la figure héroïque et charmante d’une nouvelle ère pour le cinéma d’aventure, les enfants des années 1980 auront droit à un cinéma fait à leur mesure, conçu par des fans, pour des fans, avec le plaisir du bidouillage et de l’audace en filigrane de chacune de ces entreprises passionnées, allant des Gremlins aux Goonies. C’est donc avec le désir de reproduire l’expérience du film, recopiant son storyboard après un seul et premier visionnement, que Zala et ses complices se lancent dans la folle équipée du plus glorieux fan film jamais réalisé. Raiders of the Lost Ark : The Adaptation sera tourné dans le désordre, comme une adaptation au plan par plan, menée durant tous les étés de leur adolescence jusqu’en 1989, les comédiens vieillissant et rajeunissant au cours du film, la relative maîtrise des cinéastes amateurs surfant, avec ses hauts euphoriques et ses bas sans le sou, sur la grande et impressionnante vague de la dévotion et du plaisir enfantin.

Ça ne vaut pas un documentaire, diront les nez levés, mais si un fan film mérite son « vrai » film, il s’agit bien de celui-ci, dont le dur labeur a trouvé un heureux épilogue l’an dernier quand une campagne Kickstarter a permis à Zala, aujourd’hui responsable du développement dans une entreprise de jeux vidéo, de tourner la seule et unique scène qu’ils n’avaient pu reproduire faute de moyens. À l’aide de quelques donateurs généreux et d’un sociofinancement fructueux, un avion en bois garni d’explosifs sera construit pour reprendre la scène où Indy lutte contre cet énorme gaillard nazi qui finit coupé en rondelles. Le chemin aura été long et ardu pour ces amis d’enfance qui, à l’occasion de chaque anniversaire et de chaque Noël entre l’âge de 12 et 18 ans, ont dû sacrifier leur liste de souhaits pour une liste d’accessoires et de costumes et c’est précisément de cet investissement fou que répond le documentaire de Jeremy Coon et Tim Skousen, le duo cherchant à peindre le portrait le plus large et le plus complet possible d’une route longue et sinueuse, peuplée de tensions que les images d’archive et les rushes du tournage originaire nous donnent à vivre.

Or la puissance de l’anecdote est telle qu’elle semble avoir eu raison de la dialectique même du documentaire qui, monté sans direction aucune, est pris à se rattacher constamment à ses intervenants charismatiques ainsi qu’à leurs familles dont la présence apporte la seule forme de consistance et de direction au projet (notamment les enfants de Zala qui sont bien fiers que leur père ait réalisé le « même film » que Steven Spielberg avec un budget carrément 1000 fois inférieur à l’original). Pour leur part, les rares apparitions de spécialistes sur la question du fan film ne font rien pour arranger les choses, par exemple Alan Eisenstock, dont le titre du livre Raiders!: The Story of the Greatest Fan Film Ever Made est repris par ce documentaire sans qu’il soit question outre mesure de cet auteur qui, en 2012, était le premier à raconter cette histoire. Quant au montage, aspect le plus essentiel d'un film construit en grande partie de réminiscences et d'images décontextualisées, il  est par moment d’un amateurisme gênant ; les fondus au noir coupent la parole des intervenants, particulièrement celle de Jayson Lamb qui occupe un place bigarrée, floue, fuyante et les témoignages font progresser des trames narratives que les cinéastes semblent incapables de tresser avec une compréhension, voire une passion à la hauteur de leur sujet. Raiders ! en ressort comme un parfait « film pour Netflix », un document formellement amateur qui gâche son sujet et les incroyables individus qu’il met en scène au profit d’une exécution usuelle et bêtement monstrative. Au final, le film de Coon et Skousen s'avère nettement moins soigné que son sujet, ne donnant ni l’impression qu’ils saisissent les enjeux de l’exercice (après tout, le fan film original est implicitement un film sur l’enfance) ni qu’ils souhaitent faire état de la logique mimétique à la racine du phénomène.

Raiders! fonctionne et plaît à partir du moment où il est plutôt pris comme tel, c’est-à-dire comme un film d’anecdotes de tournage ; la rare occasion de voir un oncle peu responsable siroter une canette de Budweiser en disant aux cinéastes en herbe qu’il faudrait plus de gaz sur le feu qui enflamme déjà les meubles de leur chalet, ou encore la chance de voir les anciens sourcils de Zala encastrés dans le moule de plâtre que Lamb lui avait confectionné, usant d’un matériau industriel dangereux qui avait failli avoir raison de de l’épiderme du dévoué réalisateur. Tout sourire, Raiders ! mérite ces rires-là, mais représente ultimement une autre occasion ratée de revenir sur le phénomène galopant qu’est cette fascination pour la culture populaire des années 1980, une admiration qui, c’est de plus en plus indéniable, est la matrice créative qui sous-tend le cinéma américain contemporain.
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Critique publiée le 23 juillet 2015.