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Tomorrowland (2015)
Brad Bird

L’avenir appartient à Disney

Par Sylvain Lavallée
Nous pouvons certifier qu’un film est raté quand le plan du Méchant d’usage paraît plus humaniste que l’alternative proposée par les héros. Raté, dans ce cas, est une manière gentille de dissocier les intentions supposées des créateurs et le discours perçu de leur œuvre, une manière de dire « j’espère que ce que j’entends n’est pas ce que vous vouliez dire » : comme il est impossible de connaître ces intentions, il vaut mieux les imaginer nobles, car dans le cas contraire nous pourrions être tentés de lancer des insultes (et le critique ne doit-il pas s’en tenir à l’œuvre?). Ainsi pouvons-nous dire de Tomorrowland, pour rester poli (et digne critique), que c’est raté.
 
Dommage, le projets’annonçait pourtant comme une réponse bienvenue au cinéma apocalyptique pratiqué par Hollywood depuis quelques années : le futur n’est plus ce qu’il était, nous dit le film de Brad Bird, les grandes tours en verres, les voitures volantes et les robots serviables ont laissé place aux immeubles qui s’écroulent, à la pollution responsable des déchaînements climatiques et aux robots meurtriers. Impossible de s’imaginer un futur aujourd’hui, nous nous sommes résignés au triste sort que nous réservent les médias, diffusant sans cesse des images de destruction, autant réelle, inventée que prédite. Heureusement, Casey Newton (Britt Robertson), elle, peut encore rêver, précieuse aptitude qui lui vaut d’être élue par une étrange Athena (Raffey Cassidy) pour restaurer notre avenir, avec l’aide d’un homme (George Clooney) qui s’est isolé du monde après avoir été banni du Tomorrowland (moins notre futur qu’un univers parallèle où se réfugie nos meilleurs rêveurs). Au défaitisme, donc, il faut substituer l’optimisme, un discours qu’il ferait bon entendre si seulement le film en restait là.
 
Car voilà, le Méchant de Tomorrowland ne l’est pas vraiment : il a vu le futur, l’apocalypse éminente, alors pour l’éviter il diffuse dans l’esprit de l’humanité des images de cet avenir afin que les hommes, apeurés, agissent pour le repousser. Mais les hommes, au contraire, se réjouissent de ces images, se divertissent de leur perte vers laquelle ils se dirigent en riant – pauvre Méchant, lui qui croyait les hommes libres, le voilà obligé de constater qu’ils sont endoctrinés par les images! La solution des héros : réapprendre à rêver, noble projet à première vue, mais bien rêver n’est pas donné au premier venu, l’homme ordinaire serait bien incapable de s’imaginer par lui-même un avenir rose. Il faut donc une élite de rêveurs, qui se réfugiera dans le Tomorrowland où ils pourront bâtir un monde meilleur et tant pis pour l’humanité, qui sera bien déçue de ne pas être enfin anéantie…
 
Tomorrowlanda sans doute raison de déplorer le pessimisme de notre Hollywood contemporain, mais le film en identifie mal la source : le monde peut bien exploser encore et encore chaque semaine, ça ne nous empêchera pas de rêver, le désespoir s’installe plutôt quand ces mondes inventés ne laisse aucune place à l’homme, quand le cinéma s’emploie à condamner le spectateur lambda à une position de pure passivité tout en réservant l’exclusivité du pouvoir à des heureux élus. Autrement dit, la véritable fin du monde ne survient pas quand le monde s’écroule, mais quand l’homme n’y peut rien, quand il doit compter sur une puissance supérieure pour espérer s’en sauver, qu’il s’agisse de super-héros ou de rêveurs émérites (entendre, dans les deux cas, Hollywood). D’ailleurs, pas plus tard qu’il y a deux semaines, Mad Max Fury Road montrait bien que l’apocalypse n’empêche pas nécessairement tout devenir humain et, comble de l’ironie, le film offrait au final un plus bel espoir que Tomorrowland. Même les plus pessimistes des images de fin du monde ont servi avant tout de prétexte pour définir l’humanité, pour mieux la penser en demandant ce qui sera perdu lorsqu’elle ne sera plus (les diverses adaptations du I am Legend de Richard Matheson entre autres, The Last Man on Earth, The Omega Man et I am Legend), mais il est difficile de comprendre ce qui sera perdu si les hommes de Tomorrowland périssent puisque leur seule caractéristique est l’inertie.
 
Le naufrage de l’œuvre, donc, se situe à ce niveau idéologique : il serait possible d’accuser aussi les nombreux clichés, la première partie si laborieuse que même le film doit s’excuser directement au spectateur de devoir mieux recommencer du début, les contradictions (pourquoi y a-t-il des robots meurtriers dans ce demain utopique?), un casting incongru (George Clooney solitaire, oui, mais résigné?) ou les dialogues prêcheurs, mais même le matériel le plus stéréotypé, aux visées en apparence commerciales, même les incohérences et maladresses scénaristiques ne briment pas forcément l’émerveillement si le tout est porté par une vision inspirante. À l’inverse, en l’absence d’une telle vision, les quelques moments plus réussis (d’un point de vue technique), notamment les scènes d’action, peinent à retenir l’attention tant les enjeux indiffèrent (comment s’identifier au sort de cette élite si le film établit une frontière stricte entre elle et le spectateur?). Pourtant, ce récit semblait parfait pour Bird, l’occasion pour le cinéaste de poursuivre l’esprit ludique de ses films précédents, autant l’action vertigineuse de Mission Impossible : Ghost Protocol (les gratte-ciels de verre de Tomorrowland rappellent d’ailleurs ceux de Dubaï) que son approche amoureuse du genre, sa nostalgie envers le futur d’antan rappelant celle de The Incredibles avec ses super-héros d’hier que le monde préfèrerait oublier.
 
Il faut dire qu’il serait peut-être plus facile de passer outre le ratage et d’embrasser la sincérité de Bird, qui semble bel et bien motiver l’œuvre malgré tout, si Tomorrowland n’était pas aussi (et surtout) une publicité pour l’esprit Disney tel qu’il est représenté par le parc d’attractions du Tomorrowland – non pas qu’il y ait quoi que ce soit d’intrinsèquement mauvais chez Disney, au contraire, voilà bien un studio qui nous a déjà maintes fois démontré qu’il mérite ce titre de rêveur émérite, mais si le salut de l’humanité réside entre les mains d’une élite, et que celle-ci se distingue en ce qu’elle possède un esprit optimiste et rêveur, et que cet esprit s’avère être, comme par hasard, celui de Disney… Le film finit ainsi par proposer rien de moins qu’une inversion du plan du Méchant : l’humanité restera enchaînée aux images, rien n’y fera, mais au moins ce seront celles de Disney, qui a semble-t-il le monopole du rêve et qui pourra, seul, nous sortir du marasme.
 
Au fond, tout le film se voit condensé le temps d’un plan-séquence virtuose, le moment où Casey explore le Tomorrowland pour la première fois : dans un mouvement évoquant un manège sur rail, la caméra accompagne la déambulation du personnage dans ces rues du futur, son regard émerveillé servant à diriger l’attention de la caméra vers le décor extraordinaire que nous découvrons ainsi avec Casey. L’analogie n’est pas nouvelle, mais elle est ici pleinement assurée par la mise en scène : le blockbuster comme tour de manège, le personnage ou le récit servant de prétexte pour nous guider à travers le spectacle. Mais il ne s’agit malheureusement que de cela, un pur spectacle, l’illusion finit par se dissiper (comme nous le découvrirons plus tard, cette visite dans le Tomorrowland n’était qu’une publicité pour y attirer les rêveurs) et nous nous retrouvons, comme Casey, empêtrés dans l’eau boueuse de la réalité – mais contrairement à elle, nous sommes condamnés à y rester, jusqu’au prochain film de Disney du moins, qui saura nous faire miroiter à nouveau un rêve duquel nous sommes exclus.   
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Critique publiée le 2 juin 2015.