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Voie lactée, La (1969)
Luis Buñuel

Les voies du Seigneur...

Par Mathieu Li-Goyette
Certaines structures narratives ont la finesse et la complexité des idées qui les composent. Pour le scénariste Jean-Claude Carrière, cette structure semble toujours trouver raison dans le discours, jamais dans la formule ni même dans le rythme. À bien des égards, La Voie lactée, co-écrit avec Luis Buñuel, fait preuve de ce désir de sortir des sentiers qui ont été battus par la forme classique, notamment en éparpillant les trames narratives au gré d’une constellation de récits qui n’ont de ligatures qu’une fonction unificatrice : la critique du dogme religieux et des sophismes éhontés qui lui font prendre vie.

Toute cette (dé)construction est entamée dès le titre, prenant de revers la signification latine du chemin vers Saint-Jacques-de-Compostelle. De Compostelle à constellation, de constellation à cette voie lactée de récits absurdes que nous donnent à voir ces complices, le récit à la tête des autres est ici celui de deux vagabonds partis sur le pèlerinage en direction du tombeau de l’apôtre Jacques. En parallèle, Jésus lui-même vaque à ses occupations de messie. Des bourgeois préparent un repas onéreux (chez Buñuel, la classe sociale semble d’abord et avant tout affaire de nourriture, de l’argenterie au bout de pain sec). Un janséniste et un jésuite font duel dans une joute où la rapière et le verbe se confondent dans leur cérémonial respectif. Deux jeunes révolutionnaires protestants préparent un coup pour manifester l’adjonction homogène de Dieu, de Jésus et du Saint-Esprit… Égarement d’une part, inconséquence d’autre part, toutes les voies de La Voie lactée sont des chemins d’aveuglement et s’apparentent à des tangentes qu’il nous faudrait suivre sous peine de mots – et pas du tout de maux.

Car qu’il soit question du prêtre qui met en garde l’itinérant de ne pas partager sa couche avec une jeune vierge qu’il a croisé à l’auberge ou que l’on ait en tête ce Christ égoïste proclamant que nul n’a le droit d’aimer son père davantage que lui, les menaces proférées par les figures du christianisme s’avèrent littéralement des paroles en l’air. Au courroux annoncé ne correspond aucun mal, à la transgression aucune véritable réprimande et bien au contraire : La Voie lactée pousse le raisonnement lacunaire des Testaments jusqu’à leur paroxysme, comme dans ce gag où il est dit que la transsubstantiation du corps du Christ en ostie s’apparente à la présence d’une viande dans un pâté (et que des deux, ajoute innocemment l’itinérant, rien ne sera si différent à l’ingestion puisque tout finira dans l’usine intestinale).

Ces comparaisons où l’on rapproche les miracles des jeux de langue qui semblent leur seoir si bien, c’est là où Carrière et Buñuel parviennent à saccager jovialement les édits chrétiens (surtout qu’au générique, une mention a bien fait de nous rappeler que tout ce que La Voie lactée contient de discours religieux est intégralement issu d’un travail de recherche et de citation rigoureux). Le langage, pour Carrière plus particulièrement qui est un inimitable dialoguiste, est le lieu de la métaphore et donc de ces images mentales qu’il convient d’orienter, d’axer en fonction du ton et du décorum. La thèse de La Voie lactée est donc de montrer comment les différents éléments contextuels d’une scène (costume, interprétation, mise en scène) sont en mesure de transformer des sophismes ingrats en vérités immuables. Les plans longs sur les figures de la théologie qui profèrent leurs enseignements, les travellings avant tranquilles donnant l’impression que l’univers en entier gravite autour de leurs lèvres pincées donnent un effet de spirale au discours, où tout ce qui est vague et part de loin (comme la parabole) vrille en direction d’un centre immobile et permanent : celui qu’on affuble comme étant la « parole de Dieu ».  

La subtilité du scénario et de la mise en scène de Buñuel s’y affaire. Elle révèle avec attention les boutons le long d’une robe noire de curé, va lier deux personnages en pleine discussion en élargissant l’espace comme le musicien fait gonfler l’accordéon. Les plis dépliés de la profondeur de champ révèlent objets de richesse et icônes du sacré, des petites doses de sens venant appuyer le gag, lui donner ampleur tout en apportant du matériel à sa critique. Pour Buñuel, faire sens de la relation privilégiée qu’entretiennent bourgeoisie et religion, c’est être capable de filmer les deux itinérants et, dans un travelling arrière, d’attraper par le cadrage un plateau d’argenterie, de suivre ensuite le serveur et de découvrir un banquet où des bourgeois s’entendent pour dire qu’aucun homme de bonne famille ne peut être athée; l’organisation pyramidale convient à ceux qui la définissent ainsi, nous disent les auteurs, à ceux qui travaillent à rendre ses pentes abruptes et ses digues impardonnables.

Comme les grandes marches qui sont présentées dans les deux Testaments, La Voie lactée se veut une narration de l’esprit, un carrefour où la modernité croise l’ancien au détour d’une route de campagne espagnole. Les époques s’entrelacent et forment cette constellation de récits articulés dans une logique de continuité discontinuée; les fluctuations des rapports au sacré d’une classe sociale à l’autre permettent aux personnages d’entrer dans les récits et les temps historiques de leurs interlocuteurs et de dresser des corrélations entre les multiples bavures du christianisme perpétrées depuis 2000 ans en retournant son propre discours contre lui. Qui plus est, Carrière et Buñuel ne s’intéressent guère aux effets de causalité qui pourraient relier entre elles leurs séquences, mais bien à une poésie agglutinante, certainement absurde et non pas virulente, qui s’efforce de mettre à bout de nerfs le discours de l’Église en le dardant de cet art aigu de la digression.

Cette critique du dogme a l’intelligence de ne jamais travailler à en créer d’autres, à ne pas faire dans l’absolutisme athéiste pour discréditer un autre absolutisme créationniste (et al.). Au contraire, c’est l’acte même de la vision et de l’interprétation qui est en creux d’un cinéma qui, faut-il le rappeler, fut inauguré par Un chien andalou et ce plan d’œil vidé au scalpel. Où ses camarades surréalistes français s’amusaient à puiser dans la conjonction inusitée de sens éloignés une porte de sortie à toutes les douleurs du monde, Buñuel était à douter du visible et du langage, jusqu’à dire plus tard que le film idéal projetterait directement ses images à partir du crâne d’un individu, sans intermédiaires, sans risque de perdre, dans la traduction de la pensée pure vers la chose articulée, toute la richesse d’une impression perdue puis retrouvée. Ainsi, La Voie lactée ne se ferme pas sur la religion comme sur un diktat à étouffer sous l’oreiller. Cette constellation de récits avance plutôt que l’aveuglement du « sens commun » est un mal inguérissable (comme ces deux aveugles qui, une fois soignés par le Christ, ont toujours besoin de leur canne pour traverser le fossé du plan final), une sorte de condition humaine exacerbée dont la foi, à la manière des richesses de la bourgeoisie, est un des placebos les plus doucereux qui soient.         
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Critique publiée le 27 avril 2015.