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Alphée des étoiles (2012)
Hugo Latulippe

Le miracle qui n'en était pas un

Par Jean-François Vandeuren
Si nous connaissions déjà l’engagement social du documentariste Hugo Latulippe depuis des réalisations comme Bacon, le film et Ce qu’il reste de nous, c'est vers son propre environnement que le Québécois tourne à présent sa caméra pour nous faire part du combat que lui et sa famille auront décidé de livrer pour sa fille Alphée. Celle-ci est atteinte du syndrome Smith Lemli-Opitz, une maladie génétique extrêmement rare - touchant à peine 1 personne sur 65 000 - affectant passablement son développement neurologique et musculaire. Alors que les spécialistes sembleront avoir déjà jeté l’éponge dans le cas d’Alphée, convaincus que sa place est dans une école spéciale pour déficients intellectuels, le cinéaste et sa conjointe Laure Waridel choisiront de mettre leurs vies sur pause pendant un an, de partir s’installer dans la demeure familiale de cette dernière située dans un petit village en bordure des Alpes suisses et de prouver à tout ce beau monde qu’Alphée peut aspirer à une vie normale. Le pari était évidemment courageux et s’il ne faisait aucun doute dans l’esprit des deux parents qu’ils finiraient par remporter la mise en bout de ligne, le chemin vers la victoire n’en serait pas moins ardu. C’est ce parcours entamé d’un pas déterminé qu’illustre d’une manière aussi simple que puissante ce film qui, du début à la fin, dans les moments les plus attendrissants comme les plus stagnants, donne toujours une raison d’espérer et de sourire au spectateur.

Le sujet du film d’Hugo Latulippe, la jeune Alphée, s’appropriera en un rien de temps chacun des plans de celui-ci grâce à une énergie et une joie de vivre semblant imperturbables et ne pouvant que devenir rapidement contagieuses. Face à un tel tourbillon, aussi bien devant que derrière la caméra, nous retrouvons un père faisant des pieds et des mains pour relever le défi qu’il s’est lancé, pour démontrer que sa progéniture est aussi apte que le premier venu à faire face à la réalité du monde d’aujourd’hui. Un père qui admettra avoir vu sa patience être mise à l’épreuve, mais sans pour autant s’être impatienté face à sa fille. Il s’agira d’ailleurs de l’un des moments où l’exercice relèvera de la manière la plus directe et sincère toute la vulnérabilité de son auteur. Le tout à travers une narration en voix off paraissant, certes, parfois trop littéraire, mais cadençant tout de même efficacement la progression du projet en plus d’en révéler tout le sens. La démarche derrière Alphée des étoiles visera ainsi à nous faire vivre une série de tranches de vie s’étant produites durant cette année par le biais de séquences que le cinéaste aura su judicieusement étirer en longueur afin de témoigner concrètement de la lenteur du processus au coeur d’un quotidien déjà en suspend. Le Québécois présentera du coup des images de sa fille cherchant à intégrer l’univers qui l’entoure grâce à de longues marches en forêt, diverses séances d’apprentissage, des journées passées parmi une classe de pré-maternelle et des dialogues père-fille donnant vite raison aux instigateurs de cette « mission » humaine.

Si, dans sa présentation, Alphée des étoiles ne s’éloigne pas outre mesure du modèle classique du portrait d’individu, le film d’Hugo Latulippe a néanmoins le mérite de témoigner de la réalité avec laquelle ce dernier doit composer sur une base journalière en cherchant à imprégner le spectateur de son rythme - à plus petite échelle, bien entendu. Le réalisateur parviendra de ce fait à garder ses distances avec la panoplie de procédés larmoyants dénaturant généralement ce type de témoignages - qu'ils soient authentiques ou fictifs - comme il résumera en un clin d’oeil la condition de sa fille pour se concentrer sur les grandes lignes de ce qui demeure avant tout une lettre d’amour destinée à celle-ci. Nous n’aurons jamais l’impression non plus que Latulippe en viendra à faire preuve d’un quelconque manque de pudeur dans la façon d’aborder son sujet et sa problématique, ce qui aurait pu être le cas entre les mains d’un documentariste moins habile ou expérimenté. Alphée des étoiles progresse ainsi sur la même note du début à la fin, soulignant discrètement les percées de son héroïne en ne les illustrant d’aucune façon comme une suite de petits miracles, mais en les abordant plutôt du point de vue d’un homme qui était d’ores et déjà convaincu qu’elles allaient se produire. C’est ici que ressortira toute l’intégrité d’un cinéaste et d’un père dont les méthodes n’entreront jamais en conflit avec les intentions de départ, faisant du présent exercice une oeuvre aussi honorable que fascinante, et surtout profondément émouvante.

La splendeur de l’effort sur le plan humain va évidemment de pair avec celle des décors naturels au milieu desquels Latulippe aura mis son projet à exécution, comme si ceux-ci avaient déjà quelque chose d’apaisant et de stimulant à la fois. S’il s’agit certainement du genre de documentaires par rapport auquel nous en viendrons toujours à nous interroger sur le choix des images, à savoir celles que le cinéaste aura décidé de présenter au détriment de celles qu’il aura préféré couper au montage, Alphée des étoiles parvient à s’imposer comme un document optimiste, mais néanmoins réaliste. Car Latulippe sait pertinemment de quelle façon le monde extérieur tend à réagir face à la différence, surtout durant l’enfance, et quelques événements rapportés ici et là auront beau fait de le rendre craintif quant à la suite des choses. Mais plutôt que de redouter continuellement la réaction des étrangers, le réalisateur s’efforcera plutôt de mettre en relief sa confiance absolue en ce roc immuable qu’est Alphée, souhaitant la voir intégrer cette société pour la rendre un peu plus lumineuse plutôt que de faire ce qu’on lui conseillait en la plaçant à l’écart et en empêchant du coup celle-ci de percevoir la beauté qu’elle est si souvent pressée d’isoler. Un discours qu’Hugo Latulippe livre - comme tout le reste - de façon aussi intègre et sentie que déterminé, faisant d’Alphée des étoiles un film inspirant dont l’approche plus personnelle ne l’empêche en rien d’avoir une résonnance universelle.
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Critique publiée le 11 octobre 2012.