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A Most Violent Year (2014)
J. C. Chandor

Carburer au rêve

Par Ariel Esteban Cayer
La voix douce et mélancolique de Marvin Gaye se fait entendre: « Rockets, moon shots / Spend it on the have-nots / Money, we make it / B’fore we see it, you'll take it. » On découvre Abel (Oscar Isaac), joggant de bon train tandis que le soleil se lève sur une ville enfumée; New York, 1981, est ici prise dans l’ambre par l’élégante caméra de Bradford Young (Selma, Ain’t Them Bodies Saint). Pendant ce temps, un camion de mazout se fait braquer et son conducteur, Julian (Elyes Gabel), est laissé à même le sol près d’une borne de péage, gravement blessé. Chandor assemble ses pièces; Gaye reprend de plus belle: « Inflation, no chance / To increase finance / Bills pile up, sky high / Send that boy off to die. »

L’« Inner City Blues » de l’un n’est évidemment pas celui de l’autre, mais l’opposition est percutante, le message on ne peut plus clair. Dans l’habile séquence d’ouverture de son troisième long-métrage, le réalisateur-caméléon J.C. Chandor (Margin Call, All Is Lost) encapsule déjà toutes les thématiques et préoccupations de son film. Deux classes sont mises en opposition; l’une profite, l’autre survit – toutes semblent voguer au rythme de ce blues de la vie américaine qui retentit encore sur la bande son (et résonne bien longtemps après le générique). A Most Violent Year est structuré comme ce jogging matinal : tout au long, Abel, l’immigrant latino-américain, fonce littéralement vers sa version du rêve américain, n’arrêtant que pour reprendre son souffle, tandis qu’ailleurs, le sang et le mazout coulent de concert. Déjà, les mécanismes du conte moral à venir sont bien huilés. L’austère vie de ghetto dont parle Gaye (et qui est, d’ailleurs, encore celle de Julian), Abel y a échappé à la sueur de son front. Ayant racheté la compagnie de distribution de mazout au truand de père de sa femme Anna (Jessica Chastain), Abel se trouve maintenant à un point culminant de sa carrière, à deux doigts de l’acquisition d’un terminal pétrolier débouchant sur l’East River. Le positionnement stratégique de celui-ci donnerait un avantage considérable à Abel face à ses concurrents, mais les braquages successifs affligeant son entreprise, ainsi que sa relation de plus en plus tendue avec le NYPD et le fisc, rendront l’acquisition difficile.

D’emblée, Chandor nous présente Abel comme un homme vertueux, droit; Anna, quant à elle, l’assiste en coulisses, voix de la raison perchée sur son épaule. Par le biais de Gaye et de ce montage parallèle musclé, on comprend cependant que cette violence titulaire est générale et paralysante, inscrite dans l’air du temps et propre aux affaires. La corruption, on y baigne, à même le sol, à même les murs; elle s’immisce dans tout, de par ce teint jaune, malade et nicotineux que Young et Chandor donnent à New York et par extension à leur film tout entier. Et bien qu’Abel se positionne expressément à l’encontre de tout ce bordel (« I run a fair and clean business and I will fight to my last breath to prove that »), on peine immédiatement à le croire. Plus que ça, Chandor ne permet jamais au spectateur d’y croire : dès les premières scènes, les signatures de documents et les échanges d’argent se font dans des remorques douteuses, à même la valise pleine de liasses vertes. Plus tard, on découvrira ses concurrents assis autour d’une table ronde, telle la pègre des 5 arrondissements rassemblée en un même lieu. De scène en scène, Abel s’exprime comme un mafieux, bien qu’il semble convaincu du contraire. Agira-t-il comme un mafieux? Le flottement persiste; c’est l’énergie même à laquelle carbure tout le film. On se permet de croire, ici et là, qu’A Most Violent Year n’est pas un film de gangster, mais on se doute bien que cette violence omniprésente rattrapera inévitablement les personnages.

Pour ainsi dire, J.C. Chandor arpente certains terrains connus, détournant au passage nos attentes envers ceux-ci, comme pour mieux les combler une fois arrivé à destination. On pense évidemment aux films de truands typiquement newyorkais (de Lumet, Scorsese et Gray), ainsi que ceux, au sens plus large, sur le  rêve de l’Amérique, et les tragiques lubies capitalistes que celui-ci encourage (le récent Foxcatcher de Bennet Miller est, en ce sens, un bon exemple). A Most Violent Year ne dévoile sa vrai nature que graduellement, patiemment, et bien qu’on arrive à un constat peu original sur le fond, l’exécution méthodique fait ici une certaine différence. Si par ailleurs, cette mise en scène ambivalente de l’Amérique capitaliste peut devenir (comme dans l’exemple précédent) une figure de style un peu vide, un lustre saisonnier quelque peu prévisible, cette ambiguïté devient pour Chandor une mécanique de tensions efficaces, une façon de structurer un genre à l’envers (le thriller, le film de pègre), au profit d’une exploration d’individus et d’environnements plus complexes. Difficile d’avoir de l’empathie pour Abel et Anna, qui, au final, sont confrontés à l’univers vil et perfide qu’ils se sont eux-mêmes créés… à la sueur de leur front.

Il faut ainsi comprendre qu’A Most Violent Year ne fait pas exactement dans la subtilité (on s’en doute dès la chanson thème), mais plutôt dans l’assurance d’un récit bien ficelé, bien raconté. À cet égard, Chandor favorise ici une mise en scène classique, confiante, axée entièrement sur le jeu de ses acteurs et la place que leurs personnages occupent dans l’espace physique et moral du récit (Isaac, Chastain, Gabel, mais aussi Albert Brooks et David Oyelowo, tous excellents, il va sans dire). Les divers revirements narratifs et les dilemmes moraux que ceux-ci entraînent sont déployés de manière précise comme autant de zones grises qui s’accumulent pour former une solide ligne directrice à la force d’inertie indéniable. Ainsi, A Most Violent Year se dévoile comme un ajout sensible au sous-genre du smalltime crook, ce type de personnage qui, de par la petitesse de son âme et la grandeur de son ambition, finit par en dire bien long sur ce pays où tous les rêves sont permis, mais où les escrocs demeurent rois. Comme dirait Gaye:« This ain't livin' / No, no baby, this ain't livin'. »
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Critique publiée le 6 février 2015.