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Maps to the Stars (2014)
David Cronenberg

La mouche qui veut se faire aussi grosse que le taureau

Par Olivier Thibodeau
Depuis qu’il a délaissé la classe moyenne pour se concentrer sur l’univers des gens riches et célèbres, David Cronenberg est devenu son propre pire ennemi. Détournant impérieusement le regard des bas-fonds pourtant si pittoresques de son oeuvre passée au profit d’une façade lustrée et unie dont seules les craques les plus saillantes sont encore visibles, il se contente maintenant de nous gaver ad nauseam de personnages indigestes et de mises en situation aliénantes, espérant naïvement faire rimer abrasivité narrative avec satire politique. Malheureusement, nous ne saurions être dupes d’une telle stratégie, forcés en outre de constater l’exaspérant stellocentrisme d’un cinéma qui a écarté le charismatique et astucieux Viggo Mortensen pour mieux le remplacer par Robert Pattinson, dont le caractère séduisant mais sans âme semble investir toute la mise en scène des deux plus récents opus du réalisateur. Avec Maps to the Stars, ce dernier atteint paradoxalement un sommet de grossièreté, délaissant les nabots difformes et les parasites aphrodisiaques de la belle époque pour une nouvelle sorte de monstre, dont l’aspect terriblement convenu nous fait à nouveau regretter l’inexorable naturalisation de son oeuvre. Il s’agit bien sûr de la vedette hollywoodienne, créature tarée qu’on observe ici avec une complaisance opportuniste et choquante qui ne semble destinée qu’à concrétiser la place de Cronenberg sur les objets titulaires, loin des quartiers populaires où s’est d’abord développé son enviable renommée.

Coauteur de l’affligeant scénario du troisième Nightmare on Elm Street (1987), auquel revient l’honneur d’avoir achevé la transformation de Freddy Krueger en figurine d’action pour enfants impressionnables, le scénariste Bruce Wagner nous revient ici avec une création non moins subtile, sorte de tragédie grecque engraissée aux hormones pour mieux sertir les couvertures de tabloïdes. Centré sur une poignée de stars incestueuses d’une vacuité exemplaire, le récit se déroule à la manière d’un roman-savon de série A, nous exposant sans pudeur les faits et gestes hystériques d’une distribution étincelante prise dans un monde factice et aseptisé qu’on peine à distinguer de l’univers banal des Frank Carveth, Johnny Smith ou autres Tom Stall. À première vue, il ne semble subsister ici que les exquises dénominations propres au réalisateur, si bien que Julianne Moore se trouve à interpréter Havana Segrand, vedette déchue souhaitant ardemment décrocher le rôle principal dans la plus récente oeuvre de Damien Javitz, reprise d’un classique indépendant ayant établi la notoriété de sa mère, Clarice Taggart. S’ensuit une série de péripéties éminemment débilitantes, alors que le fantôme de celle-ci viendra tourmenter sa fille dans son immense manoir de Beverly Hills récemment déserté par une servante hispanophone partie s’occuper de sa famille de « 40 000 enfants ». C’est ainsi qu’Havana finira par embaucher la mystérieuse Agatha Weiss pour lui servir d’assistante personnelle, contraignant cette dernière à lui procurer divers items excentriques à bord d’une rutilante Mustang de location. Malheureusement pour la détestable diva, elle ne reconnaîtra pas en la jeune femme cicatrisée l’engeance déshéritée d’une autre illustre famille hollywoodienne dont les passions incestueuses finiront par causer la perte annoncée de toute l’ennuyeuse distribution, au grand dam d’un auditoire qui aurait préféré les voir succomber à l’acide gastrique de Brundlefly.

Même s’il s’avère particulièrement détestable pour les fans de la première heure, il serait injuste de dire que Maps to the Stars n’est pas typiquement cronenbergien. En effet, l’introspection impudique de personnages aliénés et la satire grossière d’institutions bourgeoises immuables servant de pierres d’assise au présent récit constituent deux de ses marques de commerce les plus reconnues. Le problème, c’est que le cynisme dont le réalisateur fait maintenant preuve est tellement appuyé qu’il semble désespéré, surtout que son film s’oppose ici d’une façon simpliste à une tradition hollywoodienne dont il se distingue d’une façon malhonnête et outrancière, célébration par contraste d’un cinéma d’auteur qui, faute d’intelligence, n’a plus qu’un fiel calomnieux comme énergie motrice. À cette attitude vainement diffamatoire, il faut ajouter la bêtise ahurissante d’un scénario qui n’a mieux à faire que de multiplier les déclarations scabreuses et les jeux de mots douteux afin de provoquer un maximum de rires embarrassés de la part d’un auditoire forcé au désintéressement total. En effet, il y a pire ici qu’un manque flagrant de nuance dans la caractérisation des personnages. Il y a la crise d’identification qui traverse le récit en entier, aliénant le spectateur de tout ancrage diégétique, et transformant son expérience cinématographique en laborieuse visite muséale. Ainsi, les archétypes de l’empire hollywoodien nous apparaissent tous dans de chatoyantes vitrines qu’on observe à la manière des photos glacées capturées par l’oeil toujours aguerri des paparazzis, dégoûtantes incarnations d’une élite décadente décrite avec une froideur surprenante qui nous fera presque regretter l’anecdotisme candide de Kenneth Anger. Le concept même d’humanité, tel que décrit par Cronenberg comme objet primordial de son oeuvre, s’en trouve difficile à cerner étant donné la surenchère de vacuité ici présente et les agissements attendus des différents personnages portés à l’écran, repoussant la vraie vie de vrais gens aux confins d’un monde qui se révèle au demeurant tout aussi superficiel qu’on aurait pu se l’imaginer par chroniqueurs « culturels » interposés.

Preuve finale de la désuétude d’une oeuvre aussi complaisante que Maps to the Stars est son utilisation ahurissante de symboles usés pour appuyer son propos éculé. Ainsi, la vue de décharges menstruelles écarlates ou d’hémoglobine jaillissante sur le mobilier immaculé d’Havana Segrand nous semble presque obligatoire, contraste chromatique simplet qui nous renvoie non seulement aux oeuvres protozoaires du réalisateur, et surtout à Shivers (1975) où celui-ci apparaît intégralement, mais aussi au cinéma antédiluvien de Claude Chabrol. Pourtant, c’est ailleurs que se trouve la quintessence de l’artificialité, soit dans une autre scène tardive où l’on voit la mère éplorée d’Agatha Weiss périr dans un exécrable brasier de synthèse, forcée de se tortiller pitoyablement sous l’impulsion de flammes imaginaires. L’illusion de réalisme est tellement bâclée qu’elle nous fait regretter non seulement les somptueux effets spéciaux de Videodrome (1983) et The Fly (1986), mais l’humanité intrinsèque, et immédiatement intelligible que sous-tend ces deux films. À l’instar des tsars de la pellicule dont on souhaite ici faire un portrait « lucide », on sacrifie donc tout à l’image. Non seulement les performances cathartiques d’acteurs obscurs et la beauté plastique des prothèses de latex s’en trouvent ainsi anéanties, mais aussi le travail acharné des artisans de l’ombre, spécialistes des effets spéciaux pré-informatiques sacrifiés comme tous les roturiers sous l’oeil d’un réalisateur mégalomane qui ne semble plus avoir que la Croisette en tête... Une amère déception.
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Critique publiée le 3 novembre 2014.