L'équipe

Tusk (2014)
Kevin Smith

De gré ou de morse

Par Alexandre Fontaine Rousseau
Après s'être radicalement réinventé avec l'étonnant Red State, Kevin Smith semble avoir voulu poursuivre dans la même veine horrifique en signant Tusk. Cette observation relève toutefois de la pure spéculation, puisque l'on est en droit de se demander si le cinéaste n'a pas sournoisement effectué un retour à la comédie. C'est du moins la question que l'on se pose après avoir assisté à ce spectacle si étrange, si déconcertant, qu'il nous laisse tout bonnement pantois. Tusk, en effet, a des allures de blague que l'on aurait poussé trop loin – son synopsis saugrenu émergeant d'un nuage de fumée herbacée si opaque qu'il en masque complètement les intentions profondes. On pourrait affirmer qu'il s'agit d'un torture porn ambivalent se moquant allègrement de la volonté animant ce genre de repousser constamment ses propres limites en même temps que celles du bon goût, ce qui en justifierait vaguement l'absurdité consommée.

Mais toute interprétation sérieuse relèverait ici de la plus périlleuse des présomptions. Tusk n'a aucune idée de ce qu'il est. Tant et si bien que la seule certitude qui demeure, au bout du compte, c'est que le film dérape si généreusement qu'il ne peut qu'être conscient, dans une certaine mesure du moins, de son propre ridicule. À cet égard, on peut même parler d'un véritable tour de morse : Tusk est en fait si foncièrement mauvais qu'il provoque la fascination, déjouant constamment les attentes en provoquant une consternation qui dépasse le simple ennui. Le film s'avère raté de tant de façons excentriques à la fois qu'il génère une sorte d'accablement enthousiasmant, né d'un mélange de stupéfaction et d'incompréhension qui dégénère tôt ou tard en hilarité frénétique.

Nous sommes loin de la médiocrité prévisible d'un Cop Out ou d'un Jersey Girl; car Tusk est tout sauf ordinaire, même quand il se complaît avec une incontestable maladresse dans les lieux communs les plus anonymes du cinéma d'horreur contemporain. Il faut voir le pauvre Michael Parks se démener avec les monologues de ce personnage de Frankenstein morsomaniaque qu'il doit incarner pour comprendre à quel point le délire duquel il est prisonnier dépasse l'entendement. C'est Smith lui-même qui, au fond, donne l'impression d'être devenu un savant fou – convaincu qu'il pourra prouver l'hypothèse selon laquelle le fond du baril recèle une trampoline s'il poursuit sans relâche ses expériences inhumaines sur le spectateur impuissant.

Le scénario en tant que tel propose pour ce faire une variation particulièrement farfelue sur le principe désormais célèbre (et vaguement démodé) du Human Centipede : un vieux loup de mer attire dans son antre des hommes qu'il tente de transformer, contre leur gré, en morses. Convaincu que l'humain est foncièrement mauvais mais que le morse, lui, est un animal noble et bon, il affuble ses victimes d'un costume grotesque, fabriqué à l'aide de lambeaux de chair et de tibias affûtés – avant de les inciter par une série d'exercices de conditionnement bien évidemment ridicules à assumer leur morse intérieur, faute de quoi ils meurent dans d'atroces souffrances.

Smith, non content d'avoir entre les mains une prémisse particulièrement stupide, s'amuse à camper le tout dans un Canada culturellement caricatural où les dépanneurs ne vendent que du sirop d'érable et où les douaniers rappellent aux étrangers qu'il faut savoir parler de hockey, faute de quoi les indigènes s'avèrent farouches. Puis il glisse dans cet étrange cocktail de clichés dignes d'un documentaire de Michael Moore quelques références vaguement érudites aux orphelins de Duplessis, avant de nous asséner son ultime coup de grâce en matière de n'importe quoi : une performance parfaitement improbable de Johnny Depp en ancien agent de la Sûreté du Québec qui traque notre tueur en série depuis des années… mais qui, malgré ses origines, digère mal la poutine.

Avec son béret d'une pertinence anthropologique discutable et son visage bouffi, sa grammaire impossible et sa prononciation lacunaire du moindre mot français venant effleurer ses lèvres, Johnny Depp ne livre pas tant une prestation qu'il lance un appel à l'aide. Visiblement imbibé de tout le rhum qu'il a pu consommer sur les tournages combinés des quatre Pirates of the Caribbean et du Rum Diary de Bruce Robinson, l'acteur semble jouer dans un film parallèle inventé au fur et à mesure qu'il débite ses mystifiantes arabesques verbales ponctuées d'une spectaculaire surabondance de prépositions plus que facultatives. Les quelques scènes durant lesquelles il intervient s'étirent invariablement sous l'effet de ses phrases interminables.

Lors d'un authentique moment d'anthologie se déroulant soi-disant à Lachute, Smith va quant à lui jusqu'à plaquer un air d'accordéon insistant sur sa représentation pour le moins approximative de la campagne québécoise – question de prouver une bonne fois pour toute qu'il est incapable de faire la distinction entre la France et les « Français du Canada » ou, du moins, qu'il n'en a pas l'intention. Le jeu de Depp, pour sa part, est à ce point cabotin qu'il nous fait presque regretter le personnage de Québécois de service qu'incarnait Justin Timberlake dans The Love Guru. Ce qui, nul doute que l'on en conviendra, n'est vraiment pas peu dire. Pour le meilleur et pour le pire.

De son côté, Smith semble assumer complètement la nature insensée de l'insanité qu'il met en scène. Mais ce cynisme désinvolte avec lequel il aborde son propre scénario n'excuse en rien ses impairs les plus évidents à titre de réalisateur, à commencer par cette propension carrément pathologique à tout vouloir expliquer à coup de flashbacks lourdauds. Qu'importe, puisqu'il y a longtemps que Tusk a basculé une bonne fois pour toute dans la quatrième dimension – provoquant en nous une ivresse incontrôlable qui se traduit tour à tour par des états de confusion fiévreuse et de jubilation inexplicable. Livrant sa version personnelle d'un Snakes on a Plane, le plus déchu des auteurs indépendants américains nous livre un navet grandiose dont la nature exacte est difficile à définir, mais qui, à défaut d'autre chose, s'avère résolument mémorable. Pour ne pas dire mémorsable.
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Critique publiée le 10 octobre 2014.