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Garden of Words, The (2013)
Makoto Shinkai

Le vrombissement d'une pluie

Par Mathieu Li-Goyette
Un jardin au printemps. Un étudiant. Une institutrice. Entre eux l'âge et la pluie qui les relient comme ils les éloignent : lorsqu'il ne pleuvra plus, l'étudiant ne pourra se résoudre à s'abriter dans ce même parc qui ponctue ses allers et retours entre sa maison et l'école. Pour Makoto Shinkai, il n'y a rien comme le quotidien pour enfreindre le désir de ses personnages, puisque quand le cycle des saisons se fait sentir, quand la pluvieuse fait place au soleil, le cœur du jeune homme se vide, attendant impatiemment de recueillir les prochaines pluies.

L'institutrice, elle, veut réapprendre à marcher, littéralement comme symboliquement. Âgée de 27 ans, elle ne peut se résoudre à faire le trajet de chez elle à son établissement, paralysée par sa démarche et son manque de confiance en soi. C'est pourquoi elle s'arrête chaque jour, en dépit de la météo, dans ce parc où les mots s'échangent subrepticement, d'abord par un poème (un tanka qui dit qu'ils ne s'abandonneront jamais tout à fait), ensuite en images féeriques, celles qui hanteront toujours le spectateur des jours après un premier visionnement : la branche d'un arbre se frottant doucement contre l'étang, le bruit de la pluie, le va-et-vient des trains, les coups de crayon de l'étudiant qui prend plaisir à dessiner en cachette les pieds de la femme...

Alors qu'elle ne sait plus marcher, lui rêve d'être cordonnier et de concevoir de nouveaux modèles de souliers. Trouvant chaussure à son pied, elle retrouve dans cet étudiant un peu de normalité, un soupçon d'innocence à l'image de ce paysage qu'elle chérit. Pour sa part, il voit dans l'institutrice un prolongement du décor épatant. Elle, comme la pluie et la végétation s'unissent en une même fresque qui impose la contemplation. The Garden of Words maintient patiemment cet équilibre entre beauté et quotidien, militant pour une réécriture de la poésie du réel par le biais de l'une des plus belles techniques d'animation qu'on ait pu imaginer.

Car la vérité, la vérité vraie, c'est qu'il n'y a plus de quoi s'affoler à la venue d'un nouvel opus de Miyazaki et ses disciples. La vérité, c'est que Makoto Shinkai, en faisant son petit bout de chemin depuis les années 2000, est sur le point d'éclater au grand jour, d'attirer l'attention non seulement des amateurs d'anime qu'il a déjà conquis, mais surtout des distributeurs étrangers qui devraient prendre note de son nom. Shinkai, comme Satoshi Kon l'avait fait différemment avant lui, créé de film en film un univers de plus en plus cohérent, inspiré non pas des récits chevaleresques et des métaphores atomiques, mais bien d'un incroyable plaisir de la normalité des marches et des conversations.

Chez lui, la pluie retrouve une physicalité qu'elle n'avait même plus en prise de vue réelle. Une idée domine : il est encore possible, malgré la vitesse, malgré les écrans, d'arrêter un instant le train quotidien, de l'observer avancer, tranquillement, de scruter de loin les journées de travail, ne retenant d'eux que le bonheur et non plus l'aliénation. L'embellissement convainquant que pratique Shinkai lui permet de créer ses images nobles, nettement inspirées de Yasujiro Ozu et du mangaka Jiro Taniguchi qui, avec Le marcheur solitaire, préfigurait ces préoccupations méditatives.

Il va sans dire que l'art du quotidien n'est pas étranger aux Japonais, que depuis les débuts de leur poésie comme de leur peinture, l'idée revient constamment, toujours plus forte dans un pays qui n'a de cesse d'épater par ses avancées technologiques (et qui sait si bien les intégrer à leurs produits culturels, quels qu'ils soient). Mais dans The Garden of Words, la normalité fait place au sublime, profitant des moindres reflets de la goûte d'eau déposée sur une feuille d'arbre pour nous éblouir d'un jet de soleil. En ayant recours à des techniques d'animation numériques discrètes, Shinkai, qui fait office de scénariste, producteur, réalisateur, directeur photo et coloriste, insuffle dans le décor cette impression de vivacité, de vrombissement de la vie, ce goût pour le spectateur et les protagonistes de s'y perdre de longues heures durant.

Pourtant, The Garden of Words n'est pas bien long. 40 minutes seulement, c'est ce qu'il faudra à l'auteur pour nous faire verser une larme, pour montrer aux autres, comme une carte de visite condensée et méticuleusement montée, qu'il est capable de concision, chose rare chez un artiste qui pratique la contemplation pour diffuser ses idées. Cette concision lui semble doublement pratique. D'abord, elle lui sert à s'éloigner de ses contemporains qui auraient raconté la même histoire sur plus d'une heure; ensuite, elle économise ses précieux moyens, lui permettant de soigner ses plans un à un, ne les répétant que très peu, sinon lorsque la répétition pourrait prendre l'allure d'une rime placée entre les séquences.

On reproche au studio Ghibli – le seul groupe d'artistes de l'anime largement connus en dehors du Japon – de s'engouffrer dans le radotage de ses thèmes humanistes et de ses stratagèmes plus ou moins empruntés aux sempiternels films fondateurs de Miyazaki et d'Isao Takahata. Ce qui était d'abord de l'émerveillement, à force d'appuyer sur les mêmes problèmes (l'écologie, les ambitions militaristes, etc.), est aujourd'hui à la limite du moralisme. Or chez Shinkai, l'approche du conte est si fondamentalement différente, si mature et axée sur l'évolution psychologique plutôt que sur les quêtes matérialistes et militantes des héros que son univers semble à présent infini. Après Children Who Chase Lost Voices From Deep Below qui offrait au récit d'aventures un traitement nettement moins simpliste, The Garden of Words réitère le talent et l'importance de ce jeune maître, sans doute le plus important et le plus incontournable de l'industrie du cinéma d'animation japonais.
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Critique publiée le 5 août 2013.