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Jack Reacher (2012)
Christopher McQuarrie

Le justicier sans masque

Par Jean-François Vandeuren
À l’heure où les super-héros trônent encore et toujours au sommet du box-office, Tom Cruise et le cinéaste Christopher McQuarrie (The Way of the Gun) auront trouvé pertinent de porter à l’écran les faits d’armes du personnage à l’allure beaucoup moins marquante, mais aux méthodes tout aussi musclées, de Jack Reacher (imaginé à l’origine par le romancier britannique Lee Child). Le personnage auquel l’acteur américain prête à présent ses traits relativisera d’ailleurs son mode de vie des plus particuliers au cours d’un monologue pour le moins révélateur. Ancien militaire, Reacher dira avoir quitté le service afin de pouvoir finalement goûter à cette liberté qu’on lui avait toujours demandé de protéger. Mais en regardant aller ses compatriotes, ce dernier sera vite venu au constat que cette notion est en fait bien illusoire. C’est pourquoi Reacher se sera résolu à vivre une vie de fantôme afin d’être aussi difficile à retracer que possible pour les autorités comme le commun des mortels. Lorsque le devoir l’appellera au moment où il s’y attendra le moins, le protagoniste se dirigera aussitôt vers une boutique pour y acheter bottes, jeans, chemise et blouson, troquant alors ses anciens vêtements pour enfiler un « costume » qu’il portera jusqu’à la fin du présent long métrage. À l’instar de la plupart des justiciers masqués, Reacher ne représente en soi aucun ordre établi - sinon le sien. Les circonstances qui l’amèneront à sortir de sa tanière en diront également beaucoup sur l’essence du personnage, lui qui se présentera aux autorités - à leur grande surprise, d’ailleurs - en juge et bourreau lorsque ces derniers s’attendaient plutôt à voir débarquer un individu capable de prouver l’innocence d’un présumé meurtrier.

La scène d’ouverture de Jack Reacher nous renvoie d’une manière aussi étonnante qu’intrigante à la belle époque du thriller américain. Un tireur d’élite s’installera alors sur la paroi de l’un des étages supérieurs d’un stationnement de la ville de Pittsburgh. Après avoir pris une grande respiration, ce dernier pointera son arme en direction d’une promenade située de l’autre côté de la rive. La suite de la séquence nous sera présentée à travers la mire du fusil, suivant les mouvements de l’assassin comme si ce dernier n’avait pas de cible prédéfinie jusqu’à ce qu’il ne fasse finalement feu sur cinq innocents. Les enquêteurs feront ensuite irruption sur la scène du crime et réussiront à remonter jusqu’à James Barr, un ancien militaire que toutes les preuves sembleront accuser. Le tout sans qu’un seul mot ne soit prononcé, McQuarrie faisant preuve d’un méthodisme pour le moins surprenant dans sa façon de positionner les éléments de son intrigue et d’enrober celle-ci d’une ambiance de mystère des plus haletantes, tandis que l’ensemble sera cadencé par le montage tout aussi efficace de Kevin Stitt. Lorsqu’on l’implorera d’avouer ce crime odieux, Barr répliquera en demandant au procureur de trouver Jack Reacher. Mais lorsque le protagoniste arrivera sur place, le prisonnier sera dans un profond coma, résultat d’une « négligence » des représentants de la loi qui auront voulu se faire justice en punissant ce monstre venant d’ajouter un autre massacre au registre déjà lourd en la matière du pays de l’Oncle Sam. Comme tout le reste, cette situation parle en soi d’elle-même alors que le principal suspect ne pourra fournir sa version des faits à Reacher, qui le croira d'abord coupable en raison d’un précédent datant de la période où Barr était positionné en Irak.

Ce « contretemps » s’inscrira dans une longue liste de revirements de situation que McQuarrie réussira à amener au-delà des hasards forcés pour assurer une progression soutenue à son intrigue et appuyer son discours d’images souvent fortes de signification. Le réalisateur ne se gênera pas non plus pour ajouter une bonne dose d’autodérision à ses élans, notamment lors d’une séquence délirante où un Reacher cherchant à retrouver ses esprits verra ses assaillants frapper tout ce qu’il y a autour d’eux sauf l’homme dont ils tentaient de se débarrasser. Il s’agit de l’une des nombreuses pointes d’humour dont le cinéaste se prévaudra tout au long du récit afin d’éviter la surenchère et de demeurer sur une avenue lui permettant de diriger ce drame policier de manière toujours compétente, même s’il ne s’aventure en soi jamais bien loin des conventions définissant habituellement le genre. Là où Jack Reacher sort davantage des sentiers battus, c’est d’abord dans ce rôle de détective bagarreur se situant à l’opposé total d’un Bruce Wayne, par exemple, qu’il confère à son personnage titre - qui se cachera pour sa part à répétition sous le nom d’un joueur de baseball. Mais c’est aussi dans une prémisse venant s’inscrire dans une année de cinéma où plusieurs productions populaires auront fait part de ce profond désir de changement fasse à des institutions vieillissantes, voire corrompues (Skyfall, The Dark Knight Rises), Reacher se retrouvant lui aussi au coeur d’une histoire où il deviendra de plus en plus difficile de savoir qui est véritablement digne de confiance. Une affaire qui finira d’autant plus par prendre une connotation plus personnelle lorsque l’avocate de la défense avec qui Reacher fera équipe (Rosamund Pike) ne saura même plus si elle peut se fier à son père (Richard Jenkins), qui, comme par hasard, représente ici l’état.

Là où le film de Christopher McQuarrie s’avère toutefois beaucoup plus problématique, c’est au niveau de cette morale à deux vitesses dont se réclame son héros. Celle-ci sera mise en évidence d’une manière aussi irréfutable que déstabilisante en fin de parcours alors que Reacher se résoudra à régler ses comptes à mains nues avec un adversaire qu’il aura préalablement désarmé plutôt que de l’abattre à bout portant. Mais quelques instants plus tard, le protagoniste mettra une balle dans la tête d’un homme qui ne représentait aucune menace directe à ce moment, mais qui aurait pu compromettre sa liberté à long terme en rapportant ses actions « héroïques » non mandatées aux autorités. D’un côté, le cinéaste semblera tout à fait conscient du caractère parfois amoral des méthodes de Reacher. De l’autre, il s’empressera de célébrer les vertus d’une justice sanguinaire où la mort et les supplices corporels sembleront être la meilleure façon de régler le cas des criminels… Même dans un film dont l’intrigue naîtra pourtant d’un désir de rendre la mise à mort d’un présumé meurtrier moins automatique. Pour le reste, Jack Reacher demeure un divertissement mené par un cinéaste en pleine possession de ses moyens, orchestrant des séquences d’action enlevantes tout en sachant mettre en valeur ses talents de raconteur à travers une démarche aussi robuste qu’épurée, notamment au niveau du traitement du son. La production est dominée à l’écran par un Tom Cruise aussi alerte que charismatique dans ce qui demeure à bien des égards un autre véhicule promotionnel pour la star au statut houleux - comme en témoigneront les innombrables images de femmes tombant automatiquement sous le charme de l’acteur étalées à travers le récit. Le tout faisant de Jack Reacher un film policier fonctionnel, mais ne prenant jamais clairement position par rapport à un discours devenant de plus en plus ambigu.
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Critique publiée le 23 décembre 2012.