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Hyde Park on Hudson (2012)
Roger Michell

Questions de confiance

Par Jean-François Vandeuren
Le calme des plus apaisants qui semble régner sur les paysages bucoliques de Hyde Park on Hudson ne peut évidemment qu’inspirer nombre d’interrogations, en particulier pour une oeuvre dont les élans se situent tout juste entre les dernières variations d’une décennie d’instabilité économique et l’aube de la Seconde Guerre mondiale. Craignant pour l’avenir de son pays, le roi George VI (Samuel West) et la reine Elizabeth (Olivia Colman), auront alors effectué une première visite historique en sol américain afin de solliciter le support des États-Unis auprès du président Roosevelt (Bill Murray) en vue d’un éventuel conflit. La relation entre les représentants de l’empire britannique et le chef d’état de leur ancienne colonie se révélera d’abord on ne peut plus tendue, le couple royal redoutant à tout moment que leur hôte ne tente de les ridiculiser. Celui-ci ne passera d’ailleurs pas son séjour dans l’une des grandes métropoles du pays, mais plutôt dans l’immense maison de campagne de la mère de Roosevelt situé à Hyde Park dans l’état de New York - où le président passait le plus clair de son temps lorsqu’il n’était pas à Washington. En arrière-plan des discussions entre un homme d’état semblant parfois trop à son aise et un souverain n’étant visiblement pas en pleine possession de ses moyens, Hyde Park on Hudson explore également l’idylle qu’auront secrètement entretenue Roosevelt et sa cousine éloignée Margaret Suckley (Laura Linney). Le long métrage de Roger Michell est d’ailleurs basé sur les écrits privés de Suckley, lesquels ne furent découverts - tout comme sa relation avec le président - qu'après la mort de cette dernière.

Un tel point de départ explique évidemment la façon plutôt inhabituelle dont s’entremêlent les deux principales trames dramatiques composant ce portrait d’un weekend à la campagne qui se sera avéré crucial dans l’Histoire des deux nations. Le principal problème du film de Roger Michell réside toutefois précisément dans cette tentative de couvrir deux fronts opposés par l’entremise d’une démarche narrative n’étant pas toujours des plus cohérentes. Bien qu’ayant déjà été exploitée par le passé, l’idée d’aborder pareil événement historique du point de vue d’un personnage de moindre importance et demeurant souvent extérieur à l’action se voulait, certes, des plus intrigantes. L’initiative s’affaiblira cependant considérablement lorsque le scénario de Richard Nelson rapportera justement certains épisodes auxquels la narratrice n’a pas assisté, diminuant du coup l’importance de son histoire à elle dans un récit qui n’aurait pu porter que sur ce premier contact entre un roi et un président. Ces moments figurent certainement parmi les plus réussis du présent exercice, ceux où le ton et la cadence on ne peut plus classiques mis de l’avant par Michell atteignent finalement leur plein potentiel, et ce, aussi bien en ce qui a trait à l’essence des conflits qu’ils rapportent qu’aux pointes d’humour servant à les relativiser. Nelson se permettra d’ailleurs d’intégrer à son récit les grandes lignes de cette prémisse tout aussi éculée tournant autour d’étrangers un tantinet coincés se retrouvant au coeur d’un environnement où leur statut ne sera pas toujours reconnu - comme le découvrira George VI lorsqu’il saluera un fermier de la région qui, de son côté, n’accordera aucune importance au souverain.

De bien des façons, le film de Roger Michell finit par s’imposer comme un complément de moindre calibre au The King’s Speech de Tom Hooper. Les intérêts extérieurs au pays de l’Oncle Sam ayant financé la présente production auront évidemment permis à celle-ci d’offrir un portrait un peu plus modéré d’un homme d’état qui, entre les mains de ses compatriotes, aurait assurément eu droit à un traitement beaucoup plus relevé. Les intrigues politique et plus personnelle du scénario de Nelson finiront ainsi par se croiser en un point milieu où se situe précisément Franklin D. Roosevelt, personnage médian d’une grande importance, mais demeurant néanmoins en arrière-plan de la désillusion de Margareth et des appréhensions du couple royal. Les deux intrigues suivront d’ailleurs des courbes dramatiques montant et descendant en fonction du niveau de confiance que les différents personnages auront en leur hôte. George et Elizabeth se méfieront au départ des intentions de Roosevelt tandis que le dévouement de sa maîtresse se désagrégera lorsque celle-ci découvrira qu’elle n’est pas la seule femme avec qui ce dernier entretient une relation extraconjugale. La force de caractère du leader américain sera souligné du coup à travers la façon dont il sera appelé à (re)gagner la confiance de ces trois individus. Michell dresse ainsi un portrait aussi sobre que dépourvu de tout jugement des actes du trente-deuxième président des États-Unis, soulignant la grande habileté de ce dernier à obtenir des gens ce qu’il désire d’eux, de leur faire comprendre le plus grand dessein qu’il a en tête ou de contenir des crises là où il n’y a pas nécessairement lieu d’en avoir - du moins à ses yeux.

Là où le cinéaste britannique se révèle également des plus perspicaces, c’est dans la façon dont il traite des relations entre les différents pouvoirs et rangs sociaux. Le tout à travers une démarche cherchant visiblement à capitaliser sur le récent succès de la série télévisée Downton Abbey, mais servant aussi un contexte évidemment beaucoup plus significatif. En dépit du sujet abordé, les enjeux du présent scénario - toujours déployés sans tambour ni trompette - demeurent au final beaucoup plus humains que politiques. Une distribution de premier ordre défend d’ailleurs l’ensemble avec tout autant de grâce que de retenue, menée par un Bill Murray offrant une performance tout aussi nuancée dans la peau d’un président figurant parmi les plus mythiques de l’histoire du pays. C’est toutefois quelque part à mi-chemin entre l’échec prévisible et l’étonnante réussite que se situe Hyde Park on Hudson alors que ses plus grandes forces peuvent rapidement devenir ses faiblesses les plus apparentes et vice-versa. L’ensemble suit ainsi une progression narrative parfois confuse, souvent précipitée ou saccadée, mais menant également à des moments dramatiques d’une grande efficacité. Petit film sur un grand sujet, Hyde Park on Hudson parvient tout de même dans ses élans les plus inspirés à relever toute l’importance de l’événement rapporté sans faire plus de bruit que ce qui est réellement nécessaire, témoignant ici autant de la maîtrise de son metteur en scène que de sa vision parfois beaucoup trop étroite. Michell sera néanmoins parvenu à relever toute la force d’attraction de son président, relativisant par la bande les aptitudes que ce dernier mettrait à profit lorsqu’il prononcerait, deux ans plus tard, un discours qui allait rallier une nation sur le point d’entrer en guerre.
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Critique publiée le 22 décembre 2012.