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Deadfall (2012)
Stefan Ruzowitzky

Relations glaciales

Par Jean-François Vandeuren
Les premières minutes du huitième long métrage du cinéaste allemand Stefan Ruzowitzky sembleront annonciatrices d’un parcours on ne peut plus enlevant. La voiture de trois criminels venant de commettre un vol particulièrement payant sillonne alors une route de campagne enneigée. Un calme étonnant - pour de telles circonstances - règne sur la scène, allant de pair avec la froideur comme l’immobilisme du paysage dans lequel tente de se fondre le trio. Tout se déroulera comme prévu jusqu’à ce qu’un cerf ne s’aventure au milieu de la route. L’impact est inévitable et le véhicule des trois complices se retrouve aussitôt dans le décor, tuant le conducteur sur le coup. Leur camouflage vient de partir en fumée. Un patrouilleur s’arrête pour leur porter secours, mais est aussitôt abattu par Addison (Eric Bana), ne pouvant donner à l’officier l’opportunité de les identifier. Après qu’Addison et sa soeur Liza (Olivia Wilde) aient réuni la majorité de l’argent volé et quitté la scène du crime, ces derniers se sépareront afin de brouiller les pistes avec l’espoir de se retrouver dans quelques jours à la frontière canadienne. La séquence a de quoi glacer le sang, mais a aussi tout pour capter immédiatement l’attention du spectateur, déjà bien curieux de voir quelle direction prendra ce récit que Ruzowitzky semble en voie de mener de main de maître. Malheureusement, la force de ces premiers instants ne sera jamais égalée par la suite. Le scénariste Zach Dean ne se contentera dès lors que de garder ses élans en terrains archiconnus, ne sachant visiblement pas comment exploiter le plein potentiel des nombreuses pistes pourtant fort prometteuses sur lesquelles il lance constamment son intrigue.

Le récit des deux fugitifs se mêlera entretemps à celui d’un troisième, Jay (Charlie Hunnam), un ancien champion de boxe venant tout juste de sortir de prison qui se retrouvera de nouveau dans l’eau chaude lorsqu’il croira avoir accidentellement tué l’un des promoteurs responsables de son incarcération. En route vers le domicile de ses parents, où il croira pouvoir se cacher des autorités, Jay tombera sur Liza, avec qui il devra passer un long moment dans un motel de la région en raison d’une tempête. Le tout tandis que s’activeront aux alentours les patrouilleurs à la recherche des individus ayant fait la peau à leur confrère. Par chance, la maison familiale de Jay est située en bordure de la frontière canadienne, où Liza donnera évidemment rendez-vous à son grand frère, lui qui, de son côté, empilera les cadavres dans les bois en tentant d’échapper aux représentants de la loi. Dean et Ruzowitzky ne se gêneront dès lors aucunement pour accumuler les hasards et les invraisemblances et ainsi faire progresser leur récit à travers une suite d’événements on ne peut plus prévisibles dont ils ne parviendront généralement pas à extirper la moindre ambiance ou simple tension. Les deux maître d’oeuvre nous entraînent du coup au coeur d’une histoire s’enfonçant progressivement dans les méandres de repères narratifs on ne peut plus usés et d’une caractérisation tout aussi peu relevée des divers personnages unidimensionnels qu’ils mettent en scène, cherchant à faire de leur film une sorte de western où le temps froid du nord des États-Unis aurait remplacé la chaleur brûlante des déserts de l’ouest.

Le problème, c’est qu’au-delà d’idées et d’intentions somme toute fort louables, Dean aura omis d’adapter ses personnages au contexte évidemment plus moderne dans lequel se déploie sa prémisse, lesquels viennent tous avec leur lot de clichés déconcertants, abaissant souvent l’ensemble au niveau d’une production dont le parcours aurait normalement débuté à l’antenne d’une chaîne généraliste au cours d’un après-midi de semaine. On pense à cette meute de policiers adoptant systématiquement une attitude tout ce qu’il y a de plus misogyne lorsqu’en présence de leur collègue féminine, à l’inévitable réceptionniste un peu zélée du bureau du shérif, ou à cet Amérindien accoutré en coureur des bois s’obstinant avec sa motoneige, pour ne nommer que les plus évidents. Le tout formant un univers aussi pauvre qu’artificiel pour lequel le spectateur éprouvera de plus en plus de difficulté à conserver un quelconque intérêt. On s’explique du coup difficilement la présence d’une distribution tout de même fort respectable que complètent les Kate Mara, Kris Kristofferson et Sissy Spacek. Il faut dire que le problème demeure essentiellement le même à cet égard alors que la plupart des interprètes devront jongler du mieux qu’ils peuvent avec des rôles sans substance ou les amenant vers des avenues ne laissant aucune place à des élans un tant soit peu spontanés et inventifs. Il n’y a au final qu’Eric Bana qui réussisse ici à tirer son épingle du jeu avec son personnage de mi-ange, mi-démon. Le réalisateur de The Counterfeiters semble ainsi avoir opéré ici sans le moindre souffle créatif, et ce, aussi bien dans sa direction d’acteurs qu’au niveau d’une mise en scène à laquelle il n’aura su octroyer ni finesse ni force dramatique. Dommage venant de la part d’un cinéaste que nous savons capable de beaucoup mieux.

L’intérêt de Deadfall aurait pourtant pu reposer entièrement sur l’essence des conflits familiaux habitant chaque sous-intrigue. Il y a d’abord la relation quasi incestueuse qu’entretiennent Addison et Liza, sur qui le premier semble exercer une emprise totale depuis certains événements tragiques remontant au temps de leur enfance. Il y a ensuite cette policière empêchant sa propre carrière de progresser pour prendre soin de son père veuf qui, pour sa part, semble incapable de traiter sa fille comme l’égale de ses confrères masculins. Et finalement, il y a ce père entretenant une relation peu harmonieuse avec sa progéniture depuis que ce dernier a décidé d’ignorer ses conseils et de prendre certaines décisions plutôt douteuses pour tenter de goûter à la gloire. Trois situations qui seront appelés à se résoudre pour enfin laisser paraître un avenir un peu plus prometteur lors d’une ultime séquence de souper de l’Action de grâce. Pardon, délivrance et reconnaissance découleront alors de ce dernier affront des plus sinueux au cours duquel Addison finira évidemment par être pris à son propre jeu. Mais à l’image d’un film souffrant déjà largement du manque de vision de ses instigateurs et de leurs dialogues d’une pauvreté souvent accablante, Ruzowitzky n’arrivera jamais à relever pleinement la force de cette scène dont il soulignera pourtant continuellement la symbolique comme la portée qu’elle aurait dû atteindre de la manière la moins subtile qui soit. Deadfall ne parvient donc pas au final à s’élever au-dessus de la masse de thrillers se déroulant dans les recoins les plus isolés de l’Amérique voyant le jour par dizaines à chaque année, exploitant toujours ses éléments les plus substantiels d’une manière beaucoup trop simpliste, et finalement assez peu concluante.
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Critique publiée le 8 décembre 2012.