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Hitchcock (2012)
Sacha Gervasi

Source d'inspiration

Par Jean-François Vandeuren
Plutôt que de proposer un drame biographique dans sa forme la plus traditionnelle, lequel aurait relaté la vie d’Alfred Hitchcock de ses premiers pas jusqu’à son dernier souffle, le réalisateur Sacha Gervasi et le scénariste John J. McLaughlin auront eu l’excellente idée de ne s’attaquer qu’à l’un des, sinon le moment phare de la carrière du cinéaste en portant à l’écran le livre Alfred Hitchcock and the Making of Psycho de Stephen Rebello. Si le réalisateur britannique avait déjà signé sa part d’incontournables avant que ne débute l’adaptation du roman Psycho à la fin de 1959, lui-même inspiré des actes sordides commis quelques années plus tôt par Ed Gein dans le Wisconsin, c’est néanmoins cette production qui aura été marquée autant par l’acharnement de son maître d’oeuvre que ses affronts répétés avec les sbires du comité de censure américain et une société hollywoodienne encore trop frileuse qui s’impose encore aujourd’hui comme étant la plus importante de son impressionnant répertoire. Lorsque nous retrouvons Hitchcock (interprété ici par Anthony Hopkins), celui-ci sortira de la première de North by Northwest sous le son des louanges et des applaudissements. Ce sera le cas, du moins, jusqu’à ce qu’un journaliste ne demande si, à soixante ans, il ne serait pas temps pour le maître du suspense de se retirer pendant qu’il est toujours au sommet. Face à une nouvelle génération de cinéastes rêvant de lui ravir le trône, Hitchcock partira à la recherche d’un projet de film qui pourrait de nouveau lui permettre de repousser les limites de son art. Une quête qui se terminera lorsque ce dernier tombera sur le bouquin de Robert Bloch.

Bien que nous connaissions déjà le dénouement de ce pari cinématographique pour le moins audacieux, l’intérêt du film de Sacha Gervasi repose principalement sur l’immersion qu’il propose dans les coulisses d’une production figurant à présent parmi les plus acclamés de l’histoire du septième art, mais dont l’avenir sera demeuré incertain jusqu’à sa sortie en salles - d'abord limitées à deux à travers les États-Unis. Le réalisateur soulignera évidemment avec aplomb le moment où Hitchcock aura pris les choses en main en donnant une véritable leçon de marketing à ses collègues pour s’assurer que son investissement rapporte des dividendes, lui qui, autrement, aurait vu sa situation financière devenir particulièrement précaire. À bien des égards, Hitchcock est surtout un film dédié à Alma Reville (Helen Mirren), la femme derrière le génie, celle qui marchait toujours quelques pas en arrière pour lui laisser toute la place sous les projecteurs, celle qui n’était pas de ces blondes plantureuses que son mari prenait généralement comme têtes d’affiche. Le dernier projet du célèbre cinéaste aura évidemment été la source de bien des tensions au sein du couple. Ce dernier finira d’ailleurs par soupçonner que sa femme entretienne une liaison avec un écrivain cherchant à passer par celle-ci pour qu’Hitchcock tire son prochain film de ses écrits. Mirren campe avec une grande maîtrise cette femme en quête d’un peu plus de valorisation, elle qui aura toujours su faire preuve de caractère en aidant son mari à passer à travers les périodes les plus difficiles sans jamais s’attendre à recevoir la reconnaissance qui lui était dû. Il s’agit définitivement de la partie du scénario de McLaughlin que Gervasi gère le mieux, capitalisant sur la formidable chimie entretenue par ses deux vedettes, laquelle était essentielle à la crédibilité de pareilles séquences.

Nous ne pouvons malheureusement pas en dire autant de toutes les sphères du présent essai alors que le réalisateur en viendra parfois à pousser la note beaucoup trop loin là où il aurait dû faire preuve d’un peu plus de retenue, abaissant du coup l’effort à un niveau qui ne saurait rendre justice à sa source d’inspiration. On pense évidemment à toutes ces scènes où Hitchcock aura diverses conversations avec le fantôme d’Ed Gein, que ce soit, par exemple, dans un bureau de psychiatre où dans la demeure de ce dernier quelques instants avant que la police ne fasse irruption sur la propriété. Une image d’une simplicité déconcertante, frôlant le ridicule, même, dont l’objectif sera évidemment d’illustrer la folie entourant ce projet que plusieurs croyaient insensé, mais sans que ne soit jamais pris en considération leur raisonnement ni leur portée. S’ajoutent à cette liste un moment où le géant du cinéma épiera l’une de ses actrices de la même façon que le personnage de Norman Bates ainsi que la séquence du tournage de la célèbre scène de la douche au cours de laquelle un Alfred Hitchcock voyant sa vie de couple s’effriter perdra les pédales en tentant d’inspirer le sentiment de frayeur adéquat chez Janet Leigh (Scarlett Johansson). Autrement, le film parvient à fasciner de par la simple chance qu’il offre à son auditoire de voir le maître à l’oeuvre sur le plateau de l’une de ses plus célèbres créations. Nous sentons néanmoins que le tout est souvent exécuté sur le pilote automatique, s’appuyant sur les prestations impeccables de sa distribution et la simple richesse du sujet sans que l’ensemble ne soit enrobé d’une vision artistique mieux définie, laquelle aurait pu excuser quelques-uns des faux pas les plus apparents.

Traiter d’un événement (artistique) important au cinéma comporte, certes, toujours certains risques, en particulier lorsque les rouages de la fiction auront été privilégiées au détriment de ceux parfois beaucoup plus adéquats du documentaire. Malgré ses bévues et un certain manque d’ambitions, Hitchcock demeure un document suffisamment pertinent pour mériter qu’on lui porte attention, ne serait-ce que pour la manière assez juste dont il traite de toute la question du système de censure américain et de son impact non négligeable sur la production et la distribution cinématographiques. Une organisation qui aura évidemment mis bien des bâtons dans les roues de la production de 1960, mais qui aura également été en partie responsable de la façon dont auront été imaginées certaines séquences désormais légendaires. Gervasi amorcera d’ailleurs son opus sur une note des plus prometteuses, présentant le psychopathe ayant inspiré le chef-d’oeuvre du maître anglais en plein méfait avant que ce dernier n’introduise la suite du spectacle à la manière d’un « Alfred Hitchcock Presents », stratagème qui sera répété en fin de parcours pour boucler la boucle et supposer ce que l’avenir allait réserver au cinéaste. Gervasi nous laisse au final avec une chronique fonctionnelle, mais ne sachant pas toujours tirer profit de ses meilleurs atouts dans un récit se laissant trop souvent absorber par la confusion dans laquelle il tente d’immerger le spectateur comme son célèbre protagoniste. Hitchcock souffre ainsi des mêmes problèmes affligeant d’ordinaire les drames biographiques les plus classiques, faisant part d’une tonne d’informations fascinantes, mais en ne grattant pas toujours beaucoup plus loin que la surface. Bref, nous nous serions attendus à un exercice mené avec un peu plus de panache et de flair artistique de la part d’une oeuvre ayant la lourde tâche de rendre hommage à un tel héritage.
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Critique publiée le 29 novembre 2012.