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Three Days of the Condor (1975)
Sydney Pollack

La fiction comme vérité

Par Jean-François Vandeuren
Dès son entrée en matière, Three Days of the Condor (adaptation du roman Six Days of the Condor de James Grady paru en 1974), positionne parfaitement chacun de ses éléments afin que le spectateur puisse immédiatement cerner les rouages de son univers comme les différents facteurs qui permettront à son protagoniste de venir à bout de la conspiration qui mettra sa vie sens dessus dessous. Joseph Turner (Robert Redford) travaille dans un bureau clandestin de la CIA situé à New York. Ce dernier est rarement à l’heure. Mais son arrivée tardive sera notée cette fois-ci par un homme stationné de l’autre côté de la rue tenant visiblement un registre des individus ayant franchi la porte des locaux depuis le début de la matinée. C’est néanmoins son esprit volatil - comme sa capacité à prédire la météo avec une étonnante précision - qui sauvera la vie de celui portant le nom de code de Condor. Ainsi, tandis que Joseph ira chercher à manger pour ses collègues de travail, ces derniers seront froidement assassinés par trois tueurs professionnels. Et lorsque Condor cherchera par la suite à rentrer au nid, celui-ci échappera de nouveau à une mort certaine, cette fois-ci aux mains de son employeur. Il sera dès lors de plus en plus difficile pour Joseph de savoir à qui il peut réellement faire confiance. L’inquiétant climat de suspicion dans lequel baigne le film de Sydney Pollack se veut évidemment typique des grands thrillers américains de cette époque, lui qui est d’autant plus marqué ici par la façon dont réalité et fiction interagissent continuellement l’un avec l’autre. Après tout, c’est une simple averse qui aura amené Joseph à emprunter un autre chemin pour se rendre au casse-croûte du coin, premier d’une série de hasards qui guideront à tout moment le parcours du personnage.

Joseph Turner n’a en soi rien d’un homme de terrain. Son travail consiste à lire et à analyser romans, journaux et magasines provenant des quatre coins du monde afin de trouver de nouvelles idées comme les traces de messages codés et de complots potentiels. Lorsque la fiction finira par transcender la réalité et que Joseph se retrouvera au centre d’une histoire qui aurait très bien pu être celle d’un roman d’espionnage ayant atterri sur son bureau, le protagoniste devra rassembler toutes les informations accumulées au fil de ses longues journées de lecture qui pourraient lui être utiles dans pareille situation. Des connaissances emmagasinées de manière inconsciente dont il saura tirer profit au moment opportun grâce à ses qualités de fin observateur, et une bonne dose de chance. Des notions qui lui permettront, entre autres, d’infiltrer un système téléphonique et de découvrir à la chambre de quel hôtel est associée une clé en particulier. Le facteur chance, de son côté, lui permettra d’utiliser un groupe de jeunes gens rencontré par hasard pour se protéger des balles d’un tireur d’élite, en plus de mettre sur son chemin Kathy Hale (Faye Dunaway), une femme qu’il prendra en otage dans un instant de panique pour avoir un endroit où se cacher. La photographe, visiblement blasée et en manque d’émotions fortes, se révélera vite l’alliée dont Joseph avait précisément besoin. Leur histoire, qui ne durera que quelques heures, les amènera à accomplir plus que ce qu’ils n’auraient jamais cru être en mesure de réaliser, allant de l’infiltration des bureaux d’une agence gouvernementale à l’enlèvement de l’un de ces haut placés, comme s’ils étaient en parfait contrôle d’une situation qui, dans les faits, les dépasse totalement.

Pollack se jouera aussi continuellement de ces rapports d’opposition comme de complémentarité qu’entretiennent ici réalité et fiction pour façonner l’identité même de sa mise en scène. Le réalisateur aura d’abord tourné à cet effet plusieurs plans extérieurs identifiant précisément le monde dans lequel il désire implanter son récit - comme c’est généralement le cas dans le cinéma américain -, mais en soulignant surtout l’appartenance de ces images à un quotidien tout ce qu’il y a de plus tangible plutôt qu’à un simple lieu géographique. Car ces histoires d’espionnage, cette impression d’être constamment épié, ne s’applique plus désormais qu’à ces hommes et ces femmes opérant dans les coulisses du pouvoir. Cette population - représentée ici par le personnage de Kathy - dont les idéaux auront été floués peut elle aussi être victime à tout moment des dommages collatéraux engendrés par les décisions prises en haut lieu. La plume aussi habile qu’efficace des scénaristes Lorenzo Semple Jr. et David Rayfiel aura su conjugué ces deux approches diamétralement opposés pour permettre au présent spectacle d’adopter un rythme de croisière des plus enlevants, tandis que les mécanismes de ce qui demeure au final une oeuvre de pure fiction seront relevés quant à eux par la bande originale on ne peut plus entraînantes de Dave Grusin. Celle-ci marquera également cette séquence d’ébats amoureux particulièrement expressive qui fera finalement tomber toutes les tentions entre Joseph et Kathy d’une manière que l’on associerait d’ordinaire à une aventure de l’agent 007. Mais contrairement à l’exercice type de ce genre de répertoires, l’idylle qu’entretiendront les deux têtes d’affiche prendra fin plusieurs minutes avant la tombée du générique de clôture sans que son prolongement au-delà de celui-ci ne nous soit suggéré d’une quelconque façon.

Joseph remettra d’ailleurs en question l’existence comme la pertinence de son travail en (se) demandant à juste titre : « Who would invent a job like that? » La réponse à cette interrogation étant des individus oeuvrant dans un monde où la ligne séparant les alliés des ennemis n’est plus aussi apparente qu’elle l’a déjà été, où tout se joue désormais dans l’ombre, dans les ruelles sombres comme dans les bureaux où sont traquées des quantités indéchiffrables d’informations, plutôt que sur les champs de bataille. Un haut gradé de la CIA déclarera à cet effet regretter le temps des grandes guerres où tout était beaucoup plus transparent. Le tueur à gage qu’interprète tout en retenue l’excellent Max von Sydow se révélera le parfait reflet de cet univers où l’allégeance politique n’a définitivement plus la même résonance qu’auparavant, lui qui sera engagé au départ pour abattre le Condor, mais qui finira par lui donner un conseil qui pourrait lui sauver la vie lorsqu’il changera subitement d’employeur. C’est ironiquement cette machine parfaitement huilée qui aura permis à Turner de découvrir ce qui aura entraîné la mort de tous ses collègues. Un scénario imaginé par un gouvernement dont la paranoïa excessive l’aura également mis au parfum des opérations qu’il serait en mesure de réaliser sans conséquences dans une réalité où un mensonge bien dissimulé peut allègrement passer pour la vérité. C’est dans cette optique que Joseph se résoudra à se tourner vers une arme qui allait devenir de plus en plus puissante : les médias. La question était toutefois de savoir si son histoire serait simplement publiée, et donc de qui la presse servirait réellement les intérêts. Une question à laquelle répondrait indirectement le All the President’s Men d’Alan J. Pakula à peine un an plus tard.
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Critique publiée le 28 novembre 2012.