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Young Mr. Lincoln (1939)
John Ford

Le temps des géants

Par Mathieu Li-Goyette
« I’m plain Abraham Lincoln ». Si simplement, ce « plain », on le dirait venu d’un double sens déniché par l’un des meilleurs scénaristes de John Ford, Lamar Trotti. « Plain » pour simple, « plain » pour plaine, l’homme simple venu des plaines qui obsède le cinéaste par son importance historique d’abord, ensuite pour la somme de symboles qu’il est à lui seul capable d’emmagasiner pour les besoins du patriotisme américain. Car si on l’aura dit ici comme ailleurs, Young Mr. Lincoln ne fera que confirmer le désir et la force fordienne d’écrire l’Histoire de tout un pays par la pesanteur auguste de son trait – chose encore plus impressionnante qu’il le fera à trois reprises lors de la même année ajoutant à sa charge de travail Stagecoach et Drums Along The Mohawk. L’écriture de Trotti, la mise en scène de Ford, le jeu d’un Henry Fonda encore jeune, Young Mr. Lincoln a tout d’un récit des origines, d’un mythe se développant pour la première fois sous nos yeux. La démarche droite, le regard portant toujours au loin, les mains dans les poches, le jeune Abe est un héros grandiloquent mais gêné, un petit garçon aux grandes ambitions rejoignant Ethan de The Searchers se tenant sous le porche, bras contre le corps, comme timide d’être géant étasunien. 
 
L’idéal fordien du héros se développe au fil d’un scénario centré autour des premières années de droit du futur président. Au temps où il rêve à Ann Rutledge, flamme de jeunesse qui mourra avant leur union, le jeune avocat fait son entrée à Springfield, Illinois, à dos d’âne, symbole du parti démocrate et viendra prendre la défense de deux frères faussement accusés pour le meurtre d’un officier de la loi. Le meurtre, commis un 4 juillet, célèbre en quelques sortes l’indépendance américaine par l’arrivée en fonction de son plus grand chef d’état tout en permettant à Ford d’instaurer son récit fondateur sur fond de fête américaine ; on saluera dans le défilé les vétérans de la guerre de 1812, mais surtout ceux de 1776, Minutemen, premiers et plus vénérés des patriotes. Procès et prises de becs s’enchaînent. Abe se lie d’amitié avec la famille des accusés, discute avec la mère ayant aperçu, elle, le véritable meurtrier. Elle s’interdit de choisir un fils, de choisir qui des deux survivra. Lincoln, récemment formé à sa propre école de loi – il l’a lit assidument, dos contre la terre et les pieds supportés par un arbre choisi avec soin par l’œil pictural du cinéaste – triomphera enfin par la ruse, cette faculté toute particulière qu’ont les héros des mythes fondateurs occidentaux.
 
C’est-à-dire qu’à Héraclès et Achilles les vengeurs devront succéder Ulysse et Énée les rusés, les malins, ceux brisant l’orgueil, l'hybris, le désir instinctif de violence par la force de l’intelligence de l’Homme. Or, Lincoln intervient d’abord dans le film comme celui empêchant une foule enragée de pendre les deux frères le jour de leur arrestation. Présenté comme tel dès les festivités du 4 juillet où les compétitions de force se font suites, il préfère la stratégie à la simple huile de coude et, ainsi, triomphe de ses adversaires au souque à la corde et à la coupe des troncs d’arbre. Lincoln est maigre, a le visage affiné. Il n’est pas le héros dont l’Amérique guerrière en quête d’indépendance avait besoin, mais comme le conflit doit céder le pas à la stabilité, le jeune avocat s’impose comme celui qui fera passer les États-Unis dans une nouvelle ère. Une ère de prospérité, d’expansion, de ruée vers l’Ouest et d’unification, tous des sujets qui définiront le cinéma américain de Ford – il y aurait un cinéma « irlandais », semblable dans ses fins, mais différent dans ses moyens,  auquel nous reviendrons bien un jour.
 
Plus encore qu’un rusé, Lincoln – The Prisoner of Shark Island allait déjà en ce sens – serait le Christ américain, celui scindant l’Histoire américaine en deux, comme il a fait se séparer la nation entre le Nord et le Sud avant de la réunir à nouveau dans une homogénéité symbolique toujours en cours. Abe, adepte de la loi, croit en elle, croit au jugement du « ce qui est bien et ce qui est mal » et refuse de s’en tenir simplement aux faits, à la loi écrite représentée par l’avocat de la poursuite qui martèle, comme un prêtre, que la mère ayant juré sur la Bible ne peut mentir et doit donc dénoncer le fils coupable; il introduira les coupables comme ceux ayant transgressé le sixième commandement, celui du « tu ne tueras point ». Pour sa part, le Lincoln de Ford, trop jeune pour qu’on y voit les traits d’un politicien se révéler (notre auteur ne fait pas tant dans la politique ici que dans la mythologie – The Prisoner of Shark Island, politique, l’est bien plus), rejette sans jamais la dénoncer la loi du vieil avocat : il propose une alternative, celle de sa parole juste, saine… et rusée, montée en parabole. Comme le Christ proposant un enseignement différent de celui des tablettes de lois données à Moïse au mont Sinaï, Lincoln propose une « autre » loi, une loi chrétienne et non plus juive, une loi de l’Amérique, par l’Amérique, pour l’Amérique : « By the people, for the people ».
 
Au-delà de ces jolies métaphores, Young Mr. Lincoln est un film sur la nostalgie et une certaine époque révolue. En effet, le fantôme d’Ann Rutledge hante chacun des pas de Lincoln. D’autant plus qu’il ouvre la marche de l’Histoire, cette ascension par le droit, provoquée par les derniers souhaits de sa première amante (« j’espère que vous deviendrez avocat », lui dit-elle avant de mourir dans une ellipse) se fait tout au long d’un fleuve que Lincoln remontera jusqu’à la présidence des États-Unis (sur laquelle Ford, probablement trop gêné devant l’œuvre de son maître Griffith, ne consacrera aucun film). On associe le fleuve à cette eau qui coule comme le temps découle, car il est ici question du rythme des pas d’un homme traçant son chemin aux côtés de ces flots. Les suivant, les maîtrisant, Lincoln est l’Américain qui suit le cours du monde et du destin; le destin américain étant celui du salut et de la gloire, nul ne doute des années à venir lorsque notre héros disparaîtra, chapeau haut de forme sur la tête, dans un plan final envahit par l’orage, la tempête et la prémonition des années à venir. Il s’éloigne sur l’hymne américain bientôt superposé à des images contemporaines du monument Lincoln. Placé là comme un Zeus sur son fauteuil de pierre, on imaginera – les deux films sont de la même année – un jeune M. Smith allant au sénat, James Stewart allant se recueillir devant le divinisé Lincoln et l’on se dira qu’après tout, en dépit d’un air aveuglément patriotique, il y a dans cette surenchère de drapeaux étoilés une force surpassant le cinéma et son histoire, une puissance mythologique sublimant les nationalismes, voire l’impression, le temps de quelques pas de Fonda et de quelques coups d'archet bien placés, qu’il n’y a qu’une seule et unique raison au cinéma américain d’être ce qu'il est et que nous la tenons là, dans la démarche d'un jeune président attiré par sa destinée.
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Critique publiée le 16 novembre 2012.