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Master, The (2012)
Paul Thomas Anderson

La mer qu'on voit danser

Par Mathieu Li-Goyette
D'emblée, soyons francs, The Master n'est pas l'authentique chef-d'œuvre que fut There Will Be Blood. Mais The Master est néanmoins le miroir du précédent film, son prolongement au sein du XXe siècle, sa suite qui vise à étendre notre compréhension des questions qui obsèdent le metteur en scène : notre quête de l'Origine, le dépouillement des intentions humaines (économiques, politiques, romantiques) au cœur d'œuvres dont le moteur est la performance d'acteurs au sommet de leur art et la volonté profonde de dompter un environnement dominé par ces personnages.
 
Paul Thomas Anderson, en tant qu'Américain qu'il est, ferait du western capitaliste. Après la lutte contre le territoire et la nature qui abondent vient l'exploitation de l'environnement, l'extraction du pétrole dans There Will Be Blood et le détachement progressif de « mère Nature » vécu par Freddie Quell (Joaquin Phoenix), ex-marin d'un cuirassé de la Seconde Guerre mondiale dont l'équipage, une fois la paix signée, doit se réintégrer dans la société en faisant fi de leurs chocs post-traumatiques. Dans ce monde de dominés, les cow-boys ont fait place aux men-boys, à ceux qui, comme le confie le maître à sa garde rapprochée, peuvent dompter le dragon de la vie à coup de lasso.
Ce premier élément se référant à la psychanalyse fera suite à de nombreuses observations face au personnage de Freddie. Orphelin de cœur et d'esprit (sa mère est internée, son père est mort alcoolique), il est en constant manque d'attention, d'amour, de passion qui le rendrait vivant dans une société dans laquelle il n'a jamais eu d'attaches. Ainsi, il brutalise un client lors de son premier emploi de photographe de centre commercial. Il anéantit ensuite le foie d'un camarade fermier dans un champ de choux; Freddie est coupable de vouloir tout boire, de l'alcool à friction au diluant à peinture. Tout ce qui contient de l'alcool le stimule, se présente à lui comme un défi, la possible ascension-déchéance et compose le véritable leitmotiv du film, la mixture d'éléments disparates et mortels dans un mélange homogène et tout juste buvable, boisson des pauvres comme ce disciple, boisson des riches comme ce maître qu'il s'apprête à rencontrer dans un opulent yacht de plaisanciers.
 
L'alcool-poison unit les deux hommes, constitue un pacte de sang ancestral et achète à Freddie le droit de passage sur ce luxueux bateau. Là, il y découvrira les dessous d'une secte librement inspirée de la scientologie, un regroupement d'individus à la recherche de l'origine de l'âme, d'un voyage temporel intérieur qui nous permettrait de retrouver notre état « pré-natal », de se rappeler notre position dans le ventre maternel, puis à l'état cellulaire, puis dans un autre corps, une vie parallèle, ancestrale ou future. Le maître du groupe, Lancaster Dodd (Philip Seymour Hoffman), officie un mariage, danse, chante, boit et entretient une relation distante avec une femme (Amy Adams) pourtant toujours présente dans le cadre. Rapidement, il en vient à maîtriser la bête sauvage qu'est Freddie en le mettant face à ses torts et ses angoisses insolvables : « You're just an animal », lui répète-t-il jusqu'à le transformer, à force de répétitions, en chien de compagnie capable d'aboyer et de mordre tous les détracteurs de cette Cause nouveau genre.
 
La relation dominant-dominé s'empare du film, s'ancre quelque part entre le lourd passé de Freddie et les illusions de grandeur de Lancaster qui, nous dit-on, ne croit pas outre mesure en ce qu'il professe – sa femme, bien au contraire, lui dicte des passages de son prochain livre et semble le pousser à tenir fermement ses convictions en vue de tous; elle est son maître à lui.
The Master se penche sur le besoin de maîtrise et de domination inhérent au monde, à la Nature comme à l'Homme qui l'arpente. Pour Freddie, protagoniste central du film, cette Nature c'est la mer, et son manque vient, lui, de sa mère et de la présence parentale qu'il retrouvera chez les Dodd. Depuis la première séquence, écho lointain et plus psychotique à l'introduction sereine de The Thin Red Line, trois plans d'océan sont venus ponctuer le film. Trois plans d'une femme modelée à même le sable, à la fois épouse et mère, sont venus découper l’œuvre. Ces trois (re)naissances créent des mouvements d'allers et de retours entre Lancaster et sa potentielle liberté, des mouvements qui montrent un individu aux prises avec sa conscience, tentant de s'extirper de cette mer, liquide amniotique de l'humanité. Sur la musique envoutante de Johnny Greenwood, il y a ici une danse saccadée et fascinante entre le disciple et le maître, la mère et la mer (homonymie si chère à la langue française).
 
À l'horizontalité de There Will Be Blood, à sa stratification de l'Histoire et des États-Unis (schématisée par son « There's an ocean of oil crawling under our feet »), The Master fait place à la verticalité, à la mise en valeur des sujets par une élévation spirituelle, mais aussi une présence dichotomique du Haut et du Bas dans chacun des cadres. Les lignes labourées des champs dans lesquels court Freddie en fuyant les fermiers, la rambarde verticale du navire venant parfaitement trancher un cadre entre le bois ciré et la mer intempestive, les nombreux plans perpendiculaires au sol, voire les allers et retours aliénants que fait notre cobaye entre le mur et la fenêtre amènent Freddie à croire qu'il voit autre chose qu'un mur et une fenêtre : la thérapie de la Cause fonctionne, sabote les sens de l'Homme par une substitution du sensé par de l'insensé. C'est l'endoctrinement, le début de ce qui fit écrire à George Orwell, pile dans l'époque où se situe le film, qu'on serait tous un jour disciplinés par une novlangue, au fond, tout à fait farfelue.
The Master s'impose comme la réponse conceptuelle à l'ampleur épique et historicisante de There Will Be Blood – une ambition totale, plus enivrante que ce nouveau film. Là où le pétrolier et le pasteur s'échangeaient des plans-séquences magistraux où tous deux dictaient leurs fois respectives, The Master fait place au champ-contrechamp qui amoindrit nécessairement la puissance des interprétations et qui fonde sa force sur une relation plutôt que sur une opposition.
 
Mais la beauté de cette quête de la verticalité, de la traversée du monde sensible par l'emprise de la foi, trouve néanmoins un apogée dans l'avant-dernière séquence du film, celle où Lancaster emmène sa famille et Freddie faire de la moto dans un désert californien. Objectif de l'expérience? Désigner un point au loin et rouler vers lui pour, ensuite, revenir. L'aller et retour entre le mur et la fenêtre prend de l'ampleur, il en vient peu à peu à symboliser la volonté humaine de s'extraire de l'horizontalité terre-à-terre de There Will Be Blood, celle qui fit faire à Daniel Plainview tous ces crimes d'entrepreneur intransigeant. La quête de différence de Freddie atteint son paroxysme. Il parvient miraculeusement à s'extraire de l'aller et retour répété, s'envole sur sa moto et ne reviendra pas de si tôt. La psychose semble être guérie quand, dans les faits, elle s'apprête à se déplacer.
 
Retrouvé plus tard par Lancaster, Freddie le rejoint une dernière fois pour l'entendre chanter Slow Boat To China et tenter de le ramener à ses côtés, de le capturer à nouveau dans une répétition malsaine et destructrice où il jouerait encore les disciples d'un maître n'étant maître que parce qu'il a des maîtrisés. La vie n'est qu'un dragon qu'il faut dompter à coup de lasso, disait Lancaster... Et le maître vient d'échapper son disciple le plus précieux, son dragon-trophée, son « cobaye », comme il l'avouait lui-même. 
 
Après le mythifiant « I'm finished » de There Will Be Blood, The Master se clôt donc par « You're the bravest girl I've ever met. Now stick it back in, it fell out ». Freddie deviendra maître de cette Anglaise croisée dans la campagne et, lui aussi, deviendra père d'une famille qu'il voudra maîtriser. La répétition se transmet et le besoin d'assouvissement se perpétue. Anderson boucle une boucle en lui donnant assez de force d'inertie pour que l'on comprenne qu'elle n'en finira jamais de se boucler. Et nous, avec elle, de se laisser prendre à son jeu de lasso.
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Critique publiée le 6 octobre 2012.