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Bourne Legacy, The (2012)
Tony Gilroy

La succession

Par Jean-François Vandeuren
En musique, un groupe ne survit que rarement au départ de son chanteur, lui qui incarne l’identité de la troupe à l’avant-scène et qui est, par conséquent, celui avec qui le public est généralement appelé à connecter en premier lieu. Évidemment, il y aura toujours des exceptions pour confirmer la règle. L’histoire est tout autre au cinéma puisqu’un rôle (populaire) se prête à la base à plusieurs interprétations, l’une pouvant facilement surpasser celle qui nous avait été proposée au départ. Mais la qualité ne signifie pas que le public donnera spontanément sa chance au coureur et qu’il sera aussi nombreux au rendez-vous qu’il a pu l’être par le passé. C’est dans des eaux encore plus houleuses que s’aventurent ici les tenants de la franchise Jason Bourne en mettant de côté leur personnage titre - et leur tête d'affiche par la même occasion - en plus de confier le fort défendu de main de maître pendant deux épisodes par le Britannique Paul Greengrass, qui aura refusé de participer au projet, à Tony Gilroy, dont l’implication à titre de scénariste dans le volet de 2007 aura été particulièrement critiqué par les deux absents. Encore plus que ses prédécesseurs, le présent exercice n’a pratiquement rien à voir avec le livre du même nom, celui-là écrit par Eric Van Lustbader, qui allait prendre la relève de Robert Ludlum suite au succès du film de Doug Liman en proposant sept nouvelles aventures du héros entre 2004 et 2012. The Bourne Legacy reprend ainsi là où The Bourne Ultimatum nous avait laissés, et même avant, exploitant la formule ayant fait la renommée de la série avec la même vigueur, même si nous reconnaîssons rapidement plusieurs des tours élaborés par Gilroy.

Le réalisateur réussira tout de même à tirer son épingle du jeu tout au long de cette nouvelle escapade de par l’intelligence et la rapidité d’exécution avec laquelle il réussira à établir ses idées et à faire progresser son intrigue en lui confiant simultanément plusieurs mandats bien distincts. Par l’entremise du personnage d’Aaron Cross (Jeremy Renner), dont nous ferons la rencontre tandis que celui-ci sera soumis à un robuste exercice de survie au coeur des territoires enneigées de l’Alaska - certainement les séquences les plus rafraîchissantes, à défaut d’être forcément novatrices, de ce quatrième opus -, Gilroy remontera à la source du programme auquel appartenait jadis Jason Bourne en dressant, en quelque sorte, un portrait des origines tout en continuant à aller de l’avant. The Bourne Legacy s’amorcera ainsi au coeur du chaos semé par Bourne durant le troisième épisode alors que ses actions à Londres et New York forceront les hautes instances des services secrets américains à réagir en faisant disparaître toutes traces de cette division spéciale avant que l’affaire n’explose dans la sphère publique, ce qui impliquera évidemment d’éliminer tous les agents sur le terrain, dont notre valeureux protagoniste. Cross devra dès lors faire équipe avec Marta Shearing (Rachel Weisz), une scientifique ayant participé activement au projet qui pourrait l’aider à freiner sa dépendance à une substance améliorant les capacités du corps et de l’esprit - Gilroy récupérant ici par la bande certains concepts du surprenant, mais encore méconnu, Limitless de Neil Burger. Notre duo devra du coup voyager plus qu’il ne l’aurait souhaité pour survivre tout en évitant de se faire repérer par l’équipe d’Eric Byer (Edward Norton), supervisant la chasse à l’homme du haut de leur tour d’ivoire.

Ainsi, l’intrigue de The Bourne Legacy sera elle aussi divisée entre les dommages effectués sur le terrain, où les coups les plus brutaux s’enchaîneront au rythme que nous connaissons, et les conspirations naissant dans les coulisses du pouvoir, où les informations sont réunies, les stratégies sont mises en place et les proies sont traquées. Des lieux ordinairement beaucoup plus calmes dont la structure menacera de plus en plus de s’effondrer. Gilroy en filmera alors l’agitation comme ses prédécesseurs l’avaient fait, soit d’une manière beaucoup plus pragmatique que spectaculaire, bref, à l’opposé de la relation quasi érotique que semblera entretenir un cinéaste comme Michael Bay avec les forces de la défense américaine durant ce genre de séquences. Le réalisateur atténuera toutefois passablement l’approche beaucoup plus nerveuse et réaliste de Greengrass, se permettant notamment une série de fins travellings aériens (manifestation la plus flagrante de ce changement de garde), amoindrissant du coup le sentiment d’urgence sur lequel la franchise aura capitalisé incessamment jusque-là. The Bourne Legacy se veut autrement un amalgame de tous les éléments ayant fait la réussite de la série, lesquels conservent ici toute leur efficience, même s’ils n’offrent pas toujours cette progression, cet élan vers le haut, qui aura permis aux épisodes antérieurs de se démarquer par rapport à leur prédécesseur direct. Le duo en fuite dans The Bourne Legacy sera ainsi comparable à celui que complétait Franka Potente dans The Bourne Identity, tandis que l’exécution des poursuites abracadabrantes rappellera aussitôt les moments forts des opus de Greengrass et que notre héros sera de nouveau pris en chasse à un certain moment par un agent surqualifié façon Terminator. Comme quoi si la machine n’est pas brisée, inutile de la réparer…

L’arrivée de Jason Bourne au grand écran aura changé à bien des égards la façon de faire et de concevoir le film d’action et le thriller d’espionnage sous leur forme populaire, ayant même poussé le bon vieil agent 007 à refaire ses devoirs afin de s’ajuster à la réalité du cinéma d’aujourd’hui. The Bourne Legacy carbure ainsi au même rythme effréné que ses prédécesseurs, profitant d’un montage des plus trépidants s’accordant toujours aussi naturellement aux réflexes surhumains comme à la vitesse de déduction d’un héros dont les méthodes - évidemment calqués sur celles du personnage de Matt Damon - en mettent encore plein la vue. Ce dernier est allègrement défendu par un Jeremy Renner assurant la relève avec tout le muscle et le charisme espérés, tandis qu’une distribution de premier ordre complète le portrait avec tout autant d’intensité. Comme c’est généralement le cas pour une série de films connaissant un succès à l’échelle planétaire, le studio mère cherchera inévitablement à exploiter le potentiel financier de sa vache à lait par tous les moyens possibles. Pour un studio comme Universal, qui aura connu sa part d’échecs commerciaux au cours des dernières années, le développement d’une propriété intellectuelle de la trempe de Jason Bourne demeure vital. Le géant américain continue heureusement de prendre grand soin de celle-ci et garde la barre encore suffisamment haute pour justifier la production d’un chapitre subséquent. Mais si la série semble toujours aspirer à quelque chose de plus grand, quelques modifications devront définitivement être apportées à l’engin pour que celui-ci continue de faire tourner les têtes. Bref, bien que moins accompli, The Bourne Legacy demeure un film d’action aussi pertinent qu’enlevant. Une entrée plus que respectable pour une franchise nous ayant habitués à de hauts standards de qualité.
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Critique publiée le 10 août 2012.