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Pusher II (2004)
Nicolas Winding Refn

Le respect commence par soi-même

Par Jean-François Vandeuren
En 2004, il était devenu quelque peu futile de s’attendre à ce qu’une suite à l’excellent Pusher de Nicolas Winding Refn soit un jour réalisée, surtout que le film original, malgré une fin ouverte, ne commandait pas forcément une seconde immersion dans le milieu du crime organisé scandinave. C’est aussi ce que pensait le réalisateur qui, à l’origine, n’avait aucunement l’intention de développer un tel opus. Mais après que sa compagnie de production ait connu sa part d’ennuis financiers et accumulé des dettes particulièrement importantes, Winding Refn se résigna finalement à replonger dans l’univers d’un premier long métrage ayant connu un succès considérable dans plusieurs pays d’Europe pour deux nouveaux tours de piste. Ce dernier aura eu pour l’occasion l’excellente idée de suivre le parcours tortueux d’un tout autre personnage que le Frank qu’interprétait Kim Bodnia, lequel aura visiblement réussi à quitter le pays, et à échapper à une mort certaine par la même occasion. Le cinéaste aura ainsi joué d’audace en prenant Tonny comme protagoniste de ce second chapitre, lui qui remplissait un rôle franchement secondaire dans le film de 1996. Une initiative qui, si elle répond bien à une certaine logique scénaristique, aura probablement été aussi influencée par le fait que Mads Mikkelsen sera devenu, en l’espace de huit ans, un acteur de calibre international. Bref, Tonny aura survécu à la fureur de Frank et nous le retrouverons alors qu’il se fera de nouveau passer à tabac quelques jours avant sa sortie de prison. Une fois libéré, le brigand tentera de se dénicher un poste au sein de l’organisation de son père, un criminel redouté de Copenhague. Mais ce dernier n’a visiblement pas son fils dans ses bonnes grâces, lui reprochant son manque de retenu tout comme de jugement et d’intelligence.

De façon globale, le protagoniste de Pusher II suivra un parcours à la fois très similaire et totalement opposé à celui de l’antihéros du premier épisode. Le réalisateur mettra d’ailleurs rapidement en évidence le caractère incompétent de Tonny, dont chaque accomplissement semblera tenir du miracle aux yeux de son paternel comme de ses adjoints et même de ses plus proches amis. Il sera dès lors assez clair que Tonny fait parti de ces individus ayant un talent inné pour prendre les pires décisions imaginables et se retrouver dans des situations qui ne l’avantagent guère, et dont il ressortira bien souvent humilié. Ce dernier découvrira également en cours de route qu’il est le père d’un garçon dont il ignorait tout de l’existence et dont la mère exigera à présent qu’il subvienne à leurs besoins. Bref, Pusher II, c’est l’histoire d’un petit truand dont le pathétisme est continuellement souligné à gros traits. Ce sera le cas, notamment, lors d’une cérémonie de mariage qui fera particulièrement honneur au milieu et aux habitudes de vie unissant l’ensemble des invités, et même les principaux concernés. Le genre d’événements se déroulant dans un bar de quartier où une stripteaseuse viendra se donner en spectacle à la vue d’enfants en bas âge, tandis que la mariée et sa demoiselle d’honneur enfileront les lignes de cocaïnes dans les cuisines de l’établissement. Il s’agit d’ailleurs de l’une des séquences les plus emblématiques de la trilogie, baignant dans un rouge on ne peut plus organique relevant une gamme d’émotions étant bien loin de celles auxquelles nous nous serions ordinairement attendus dans de telles circonstances. Le cinéaste déploiera alors tout son arsenal esthétique, marqué par les rythmes insistants d’une musique électronique et les élégants ralentis venant contraster avec les gestes répréhensibles commis par ses personnages et les traits autrement plus rudes de leur environnement.

La facture visuelle de Pusher II se veut en soi une version beaucoup plus travaillée de celle élaborée pour l’opus de 1996, récupérant cette approche très directe baignant dans une grisaille ambiante ne semblant vouloir disparaître qu’une fois la nuit tombée, lorsque les lumières illuminent de nouveau la ville et que les criminels reprennent du service. Le réalisateur aura pu profiter de nouveau à cet effet des services du directeur photo Morten Søborg, dont les méthodes auront pris elles aussi du galon, privilégiant un style toujours aussi naturel, mais auquel il aura su insuffler davantage de finesse et de profondeur. Les enjeux dramatiques s’avèrent aussi nettement plus transcendants ici que dans le chapitre précédent. D’une part, le réalisateur aura investigué le milieu criminel de son pays natal pour en offrir un portrait aussi réaliste que possible, allant jusqu’à inviter quelques-uns de ces gangsters de profession à prendre part au tournage et à confier certains rôles à ces derniers et à plusieurs autres non-acteurs, lesquels s’acquittent tous allègrement de leur tâche. Mais là où l’initiative se révèle des plus significatives, c’est dans la façon dont le Danois accorde beaucoup plus d’importance à la vie personnelle de ses sujets. Bien qu’il s’agisse d’une facette sur laquelle capitalisait déjà Pusher, celle-ci tournait alors davantage autour d’événements précis et de leurs conséquences, Winding Refn développant à présent le drame de son film à partir de la composition même de son protagoniste, de cet individu maladroit n’arrivant pas à inspirer la sympathie - chez les individus qu’il côtoie comme chez le spectateur. Mads Mikkelsen offre d’ailleurs une performance aussi sobre qu’intense dans la peau de ce grand parleur, mais petit faiseur, situant parfaitement son jeu entre les excès de confiance de ce dernier et ses faiblesses les plus apparentes afin d’apporter un peu plus de nuance à un rôle qu’il n’avait pas vraiment eu la chance d’étoffer à l’origine.

Si tous les coups d’argent étaient produits avec autant d’attention que Pusher II, le cinéma commercial serait dans une forme phénoménale. Nous avons affaire ici à un exemple parfait d’un projet à but lucratif dont le développement aura été bien plus que pris au sérieux alors que son instigateur aura su apporter une dimension beaucoup plus dense à un univers déjà mis en scène plus souvent qu’à son tour dans le cinéma de genre pour justifier pleinement un tel retour aux sources. Pusher II est également l’oeuvre d’un cinéaste ayant beaucoup gagné en maturité. Le présent exercice emprunte, certes, sensiblement les mêmes avenues que son prédécesseur, les deux films prenant pour personnage principal un homme cherchant à prouver sa valeur au sein d’un milieu particulièrement ardu, l’un dont la chute sera des plus brutales et l’autre n’arrivant pas à gravir le moindre échelon. Le réalisateur accentuera par la même occasion cette impression d’instabilité chronique au coeur d’un environnement qui ne pardonne pas, ne se gênant aucunement pour avaler les plus forts comme les plus faibles. Un trou noir que plusieurs seront, certes, parvenu à éviter, et dont Tonny se sauvera lui aussi en bout de ligne, lui qui ne sera d’ailleurs plus seul lors de ce moment fatidique contrairement à tant d’autres. Il faut dire que c’est envers le protagoniste de ce chapitre médian que le cinéaste se sera montré le plus clément, laissant présager un avenir un peu plus rayonnant pour Tonny - lui qui n’aura pas simplement agi par instinct de survie -, lequel émergera toutefois d’un revirement de situation pour le moins troublant. Une séquence puissante qui, si elle inspire, certes, un profond malaise, finira néanmoins par donner un sens réel au mot « respect » que le « héros » s’est fait tatouer derrière la tête.
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Critique publiée le 16 juillet 2012.