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Beasts of the Southern Wild (2012)
Benh Zeitlin

L'état sauvage

Par Jean-François Vandeuren
Cela va faire bientôt un an qu’il règne dans l’air ambiant un sentiment de ras-le-bol généralisé, émanant d’une masse de plus en plus désillusionnée par l’ordre établi, ce fameux 1% systématiquement diabolisé au cinéma comme dans toutes autres formes d’art qui continue de s’enrichir sans toujours tenir compte de l’équilibre fragile sur lequel reposent ses avoirs comme l’avenir de la race humaine. C’est dans ce refus de se conformer, de planter ses racines au coeur d’une société corrompue s’étant progressivement éloignée de l’essentiel, qu’aura germé ce fabuleux premier long métrage du cinéaste américain Benh Zeitlin, basé sur la pièce Juicy and Delicious créée par sa coscénariste Lucy Alibar. Déjà fort de plusieurs récompenses sur le circuit festivalier, notamment à Cannes et à Sundance, dont il repartit avec le Grand prix du jury, Beasts of the Southern Wild s’éloigne tout de même passablement de la forme comme du discours ayant défini le modèle type de la production indépendante américaine au fil des ans pour privilégier une approche beaucoup plus brute enrichie de savantes touches de fantaisie. Ce rejet du monde dans sa forme actuelle sera pour sa part clairement mis en évidence dès les premiers instants du film alors que la jeune Hushpuppy (Quvenzhané Wallis) naviguera en compagnie de son père Wink (Dwight Henry) dans une embarcation marine formée de quelques bidons vides et de la boîte d’un pick-up. Le duo, vivant depuis des lunes au coeur de la nature avec le strict nécessaire à sa survie, voguera ainsi vers un paysage typique du monde industriel et d’une civilisation dont il se sera volontairement isolé avant d’en souligner explicitement toute la laideur.

Il faut dire que le réalisateur portera d’emblée un regard beaucoup plus admiratif qu’empreint d’un quelconque jugement de valeur sur sa horde de valeureux survivants, qui auront décidé d’abandonner l’idée du confort matériel pour s’installer dans des habitations fabriquées avec les moyens du bord au coeur de cette contrée sauvage que l’on appelle « The Bathtub » en croyant qu’il s’agit tout simplement de la meilleure façon de vivre. Il règnera d’ailleurs dès le départ une ambiance des plus festives sur l’oeuvre de Zeitlin, laquelle sera parfaitement appuyée par la fougueuse bande originale orchestrée par ce dernier et le producteur et compositeur Dan Romer, qui viendra rehausser cette idée d’extrême simplicité et de joie de vivre entretenue par ces hommes vivant parmi les bêtes jusqu’à s’y confondre. La volaille que Wink sort chaque jour d’une glacière pour la faire cuire aussitôt et la servir ensuite à Hushpuppy n’a ainsi pour but que de combler un besoin vital, l’expérience n’ayant plus rien à voir avec ces repas prenant de plus en plus des allures de rituels gastronomiques. Cette idée d’un retour à une relation beaucoup moins abusive et unidirectionnelle entre l’homme et la nature passera ici par un concept d’interrelation qui sera soulignée d’une façon pour le moins inusitée alors que les problèmes de santé dont souffrira subitement le père de Hushpuppy entraîneront un effet papillon menant à la fonte d’un glacier et à l’éveil d’une gigantesque bête préhistorique qui parcourra dès lors des kilomètres en direction du Bathtub. Le tout avant que n’éclate cette tempête « aux proportions bibliques » qui ravagera la région d’une manière évoquant, bien évidemment, le passage de l’ouragan Katrina sur les côtes de la Nouvelle-Orléans.

C’est cette catastrophe qui fera ressortir après coup les personnages les plus convaincus des bienfondés de ce mode de vie en marge du reste du monde, eux qui préféreront d’abord affronter la tempête plutôt que prendre la fuite et qui seront ensuite prêts à tout pour sauver leur univers. Une attitude qui, évidemment, mènera à un geste impulsif qui finira par causer beaucoup plus de mal que de bien. C’est néanmoins cette acharnement qui justifiera la raison d’être de cette amour inconditionnel, mais parfois très dur, dont fera preuve Wink à l’égard de son unique progéniture, elle dont l’existence sera visiblement appelée à prendre une tournure beaucoup plus ardue dans un avenir pas si lointain. Une telle incertitude poussera du coup cette dernière à partir à la recherche de sa mère. Une quête tardive - et pour le moins significative - à laquelle le cinéaste viendra encore une fois conférer une somptueuse touche d’onirisme qui nous donnera de plus en plus l’impression de nous retrouver devant une version non animée d’un film d’Hayao Miyazaki. Le plus remarquable sera alors cette façon on ne peut plus naturelle et homogène dont Benh Zeitlin parviendra à intégrer de tels éléments, en plus de certains codes visuels très spécifiques rattachés à leur présentation, à l’intérieur d’une mise en images adoptant autrement un style hyper réaliste. Une initiative qui en déstabilisera certainement plus d’un au départ alors que les élans du directeur photo Ben Richardson feront parfois part d’une nervosité extrême. Heureusement, ce dernier réussira très vite à prendre le contrôle de sa caméra pour solidifier cette réalisation des plus particulières, mais qui éblouit néanmoins du début à la fin.

Beasts of the Southern Wild rappelle évidemment à bien des égards l’excellent Rebelle que le réalisateur québécois Kim Nguyen présentait également dans différents festivals en début d’année. Des comparaisons émergeant principalement de cette rencontre improbable entre des concepts de pure fiction et une mise en situation dont le caractère indomptable sera vite décuplé par cette recherche de réalisme, mais également de la ressemblance entre les héroïnes respectives des deux exercices. Ainsi, comme la jeune Rachel Mwanza, Quvenzhané Wallis offre une performance aussi bouleversante que naturelle, et surtout d’une grande maturité, dans un contexte où Hushpuppy sera elle aussi confrontée à la perte de son innocence - mais d’une manière, certes, beaucoup moins révoltante que dans le film de Kim Nguyen. Oeuvre souvent très dure, mais néanmoins d’une grande sensibilité, Beasts of the Southern Wild s’impose comme une expérience émotionnelle visant à ramener un peu de magie dans un monde - et un septième art - devenu beaucoup trop terne et à faire régner le chaos dans un désordre involontaire et sans volonté. Un petit miracle fait de puissantes oppositions et d’une vision de la vie menant à plusieurs moments de cinéma époustouflants auquel Benh Zeitlin aura su insuffler une force dramatique ahurissante, et ce, autant dans l’édification des bases beaucoup plus mystiques de son récit que dans la présentation de ses environnements et de ses personnages, dont il s’empresse toujours de souligner la grande humanité. C’est donc le coeur chargé que nous quitterons ce microcosme condamné d’avance par l’entremise duquel l’Américain aura su adresser certaines problématiques on ne peut plus actuelles sans jamais s’y attaquer directement, faisant de Beasts of the Southern Wild l’une des oeuvres cinématographiques les plus prodigieuses et authentiques de la cuvée 2012.
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Critique publiée le 13 juillet 2012.