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Ted (2012)
Seth MacFarlane

Teddy « F*cking » Ruxpin

Par Maxime Monast
Plusieurs genres cinématographiques sont plus intéressants, plus divertissants, lorsqu’ils sont expérimentés dans une salle pleine à craquer. L’horreur, les comédies ou les films familiaux sont rehaussés par la participation et l’interaction du public. On crie, on se colle, on rit et on parle. Prenez cette théorie et multipliez-la par mille. Vous obtenez les mardis au cinéma : une activité figurant parmi les plus choyées de la semaine. La seule journée où un billet pour une représentation n’implique pas une nouvelle hypothèque sur votre maison. C’est le temps de combler ce rabais à la tarification par des friandises, du maïs soufflé et la naïveté de penser que le film nous divertira à un point tel qu’on oubliera temporairement notre mal de vivre et celui des autres. Certes, cette petite réflexion est des plus déprimantes, mais néanmoins des plus évidentes. L’évasion et la distraction temporaire sont à la base du cinéma : ces précieuses minutes où le temps semble se figer.

C’est peut-être pourquoi j’étais si excité de voir Ted, le premier long métrage de Seth McFarlane, le créateur de Family Guy, avec un auditoire prêt à être diverti. Le fait d’être en groupe aide énormément à influencer le spectateur. Ici, on rit et on fait rire. Cette réaction, très contagieuse, sert même comme mécanisme de défense pour contrer une situation de malaise. Je me rappellerai toujours de la fameuse scène de l’escalier dans A History of Violence de David Cronenberg. Une scène de viol qui avait fait rire plusieurs, essayant ainsi d'en atténuer l'impact. Avec Ted, nous avons affaire au même type de rire. On rit gros, même si quelques blagues sont trop crues, extrêmement racistes et misogynes. On rit pour étouffer le malaise social, un outil que l’humoriste Louis C.K., par exemple, utilise avec brio. Mais ne vous inquiétez pas, rares sont ceux qui remarquent ce détail. Rappelez-vous toujours que l’on oublie nos problèmes lorsque les lumières s’éteignent.

Socialement exclu, le jeune John fait le souhait que son nouvel ourson Ted (MacFarlane) s’anime et devienne son meilleur ami. Le voeu devient réalité et John (Mark Wahlberg), maintenant un « homme », passe ses journées en compagnie de son ami en peluche. L’innocence de l’enfant a laissé la place à la perversion de l’adolescent - les drogues, la vulgarité, le sexe -, qui s’est prolongée dans sa vie d’adulte. John et Ted sont inséparables. Ce lien d’amitié est le centre de la présente histoire, conférant à John la mentalité d’un jeune garçon l’empêchant de devenir un véritable adulte. Une étape que sa copine Lori (Mila Kunis) attend depuis déjà quatre ans qu’il franchisse. Elle en viendra même à suggérer qu’un éloignement progressif pourrait le ramener dans le droit chemin, mais l’amitié est un concept puissant et il est difficile d’abandonner ceux qu’on aime... Évidemment.

Il faut comprendre que MacFarlane reprend le même genre d’humour et de moralité propre à sa série culte. Family Guy, plus subversive que The Simpsons et moins complètement débile que South Park, tire sa popularité de ses références à la culture populaire mélangées à un humour très noir. Un concept qui demeure bien présent dans Ted - la référence la plus hilarante étant « Chris Brown can do no wrong! » -, mais qui ne compose pas le coeur de l’oeuvre de la même façon que dans l’émission de télévision. Ce qui  explique un tel amenuisement au niveau des citations, c'est l’absence quasi-totale de retours en arrière. Essentiel à l'élaboration de la majorité des gags dans Family Guy, le flashback est écarté. Une décision qui amène bien une certaine fraîcheur au style de ce vétéran que l’on pouvait croire à court d’astuces. Néanmoins, son obsession pour le passé semble toujours présente : les amateurs de ces productions « so bad it's good » comme le Flash Gordon de Mike Hodges ou bien de la moustache de Tom Skerritt seront allègrement servis. Les références sont toujours aussi aléatoires et imprévisibles, et c’est ce qui fait le charme de ce type d’humour. D’ailleurs, qui d’autre que MacFarlane pourrait livrer des blagues aussi parfaites sur Sinéad O’Connor?

Du coup, MacFarlane se sera entouré de visages connus de l’univers de la comédie américaine pour incarner sa galerie de personnages. Qu’ils soient issus de sa propre école (Patrick Warburton, Alex Borstein, Patrick Stewart), ou qu’il s’agisse du très égoïste Joel McHale (Community) ou du sous-estimé Matt Walsh (Veep), ce qui entoure ce cercle de copains réunis pour faire rire est une rare qualité du genre. Ici, MacFarlane utilise ses acteurs de soutien comme des marionnettes à blagues sans que ces derniers ne s’avèrent jamais essentiels au récit. Curieusement,  la seule personne utile au développement narratif du film, Giovanni Ribisi, tient un rôle aussi bizarre et dérangeant que l’humour de Ted. L’aspect comique prend une pause (bien méritée) pour faire avancer l’histoire. On ne sent alors plus les fils qui contrôlent tous ces gestes. Le dosage entre l’humour et le conflit s'équilibre ainsi plutôt bien dans cette comédie qui aurait pu simplement être conçue comme une machine à blagues (voir l’excellent Childrens Hospital), mais sans plus. Les problématiques du film - savoir grandir et faire des sacrifices, la maturité dans l’amour et l’amitié - sont toujours au centre du récit et motivent énormément les gags. Heureusement pour nous - et c'est une nouveauté dans la carrière de MacFarlane -, c’est aussi ce qui rehausse la qualité du film par rapport à la marée de comédies génériques qui débarquent habituellement sur les écrans à ce temps-ci de l’année.

Bref, c’est avec ces concepts fermement ancrés dans le développement de l’histoire que Ted tient la route. Le subversif et le complètement inapproprié sont évidemment de la partie dans cette histoire découlant d’un simple voeu. Le désir de ne pas être seul et d’avoir quelqu’un pour partager sa vie n'est pas un sujet propice à l’humour (le cynisme et le désespoir étant plus aptes). Par contre, Ted transporte cette dévotion jusqu'au coeur des spectateurs pour les faire rire à chaudes larmes. Un défi que seul un ourson pouvait relever. Merci, Teddy « f*cking » Ruxpin!
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Critique publiée le 29 juin 2012.