VOL. 5 NO. 21-22
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Moonrise Kingdom (2012)
Wes Anderson

L'âge ingrat

Par Jean-François Vandeuren
Ce que sera parvenu à accomplir Wes Anderson depuis la sortie de Bottle Rocket en 1996 tient en soi autant du miracle que du génie, en particulier à une époque où les artisans de l’image possédant une signature aussi clairement définie semblent se faire de plus en plus rare dans le paysage du septième art. Le cinéaste aura d’ailleurs toujours su s’entourer d’illustres collaborateurs, et ce, aussi bien devant que derrière la caméra, pour ériger les fondations de cet univers cinématographique si particulier et d’une démarche artistique d’une solidité à toute épreuve. Tellement qu’il nous est désormais possible d’anticiper la forme que devrait prendre la prochaine réalisation de l’Américain. Mais ce qui aurait pu être facilement perçu comme une forme de répétition, voire un signe de stagnation, dans l’oeuvre d’un autre réalisateur présente plutôt du côté d’Anderson un artiste en pleine possession de ses moyens, d’un imaginaire dont il nous tarde à tout coup de réintégrer le confort des plus invitants et envoûtants. De sorte que la période de temps séparant chaque nouveau projet de Wes Anderson, chaque nouvelle occasion de replonger dans ce monde douillet et coloré, régi par des méthodes et des référents culturels ne passant jamais pour une exploitation opportuniste d’un certain sentiment de nostalgie, et garni de personnages mémorables se retrouvant dans des situations toutes simples, mais habilement exagérées, semble toujours beaucoup trop longue. Ainsi, malgré une récurrence parfaitement assumée au niveau du style comme des thèmes abordés, tournant principalement autour de la famille et de l’amitié, chaque expérience proposée par le cinéaste demeure unique. Ce dernier prouve même avec ce sublime Moonrise Kingdom qu’il est encore capable de se surpasser.

Le présent récit se déroule sur une petite île côtière des États-Unis, dont les caractéristiques historiques, géographiques et climatiques nous seront promptement dévoilées par le narrateur et principal scientifique de la région (Bob Balaban). Nous sommes en 1965 et cette petite communauté ordinairement sans histoire s’apprête à être le théâtre de la relation naissante entre deux jeunes individus ayant décidé de prendre la fuite pour tenter de vivre leur vie selon leurs propres termes. D’un côté, il y a Sam (Jared Gilman), un orphelin pas très populaire auprès des personnes de son âge faisant parti du régiment de scouts placé sous la tutelle du chef Ward (Edward Norton). De l’autre, il y a Suzy (Kara Hayward), une jeune fille au tempérament agité vivant avec ses trois frères et ses parents (interprétés par Bill Murray et Frances McDormand) qui, de leur côté, verront leur situation maritale s’affaiblir de plus en plus. Les recherches pour retrouver les deux enfants seront menés par l’officier de police Sharp (Bruce Willis), qui marchera sur des oeufs lorsqu’il prendra connaissance des intentions des services sociaux qui, suite au refus de la famille d’accueil de Sam de le reprendre, voudraient placer ce dernier dans un centre où il y subirait des électrochocs afin de régler ses problèmes de comportement. Le récit de Moonrise Kingdom sera dès lors parfaitement divisé entre la progression des recherches, qui débloqueront finalement suite à un hasard obligé, mais tout à fait cohérent dans l’univers d’Anderson, et la relation fleurissante entre ces deux outsiders voulant simplement être eux-mêmes et goûter au bonheur sans contraintes. Le tout à partir d’une logique scénaristique s’appliquant de la même façon à tous les personnages, dont le cinéaste et son coscénariste Roman Coppola (The Darjeeling Limited) se serviront évidemment pour renforcer leurs intentions.

Ainsi, autant le duo met-il sur pied ici ce que nous pourrions très bien appeler un « coming of age » un tantinet prématuré, autant cette prémisse ne paraît jamais saugrenue grâce à une mise en contexte toujours aussi habile et pénétrante. Moonrise Kingdom prendra d’ailleurs place à l’intérieur d’un univers où l’âge semblera être un concept assez arbitraire. Les enfants chercheront d’une part à agir en adulte, que l’on pense à l’idylle des deux principaux personnages où aux actions des membres de la troupe de scouts, qui se révéleront tout à fait enclins à user d’une violence excessive comme à prendre les grands moyens pour aider l’un des leurs lorsque la situation l’exige. Le tout tandis que les adultes, de leur côté, auront tendance à s’infantiliser. Un phénomène qui sera surtout observable chez les personnages masculins, tels ce père de famille ne cherchant plus à contrôler ses pulsions menant à des gestes parfois incongrus et cette marre d’hommes accordant une importance beaucoup trop marquée au scoutisme (Harvey Keitel et Jason Schwartzman se joignant allègrement à Edward Norton à cet effet). Une idée qui fonctionne remarquablement d’un côté comme de l’autre grâce à la sensibilité et au mordant qu’Anderson et Coppola auront su insuffler à leurs sujets. C’est d’ailleurs par cette caractérisation et un sens du rythme phénoménal que le duo alimentera le penchant humoristique de son oeuvre qui, une fois de plus, repose en grande partie sur la spontanéité des gestes et des réactions des personnages, ces derniers étant tous défendus par une distribution exemplaire, révélant notamment les talents des deux jeunes interprètes, aussi charmant qu’efficace dans des rôles pour le moins spécifiques.

Comme par le passé, le plus récent projet de Wes Anderson aura fini par prendre lui aussi les airs d’une véritable affaire de famille alors que le cinéaste se sera de nouveau entouré de divers artistes avec lesquels il avait déjà collaboré auparavant (du directeur de la photographie Robert Yeoman au monteur Andrew Weisblum en passant par les acteurs Bill Murray et Jason Schwartzman). C’est peut-être le plaisir évident que prend tout ce beau monde à édifier une oeuvre aux traits pourtant fortement dramatiques qui permet à celle-ci de dégager une telle sincérité et de séduire aussi facilement le spectateur qui, au bout d’un autre visionnement tout ce qu’il y a de plus satisfaisants, ne pourra qu’en redemander encore davantage. Le réalisateur semblera d’ailleurs vouloir décortiquer les éléments lui permettant d’arriver à une telle réussite à partir d’un disque vinyle que feront jouer les trois frères de Suzy en début de parcours et auquel nous reviendrons périodiquement durant le film qui, pour sa part, décomposera une pièce du compositeur britannique Benjamin Britten. De la chaleur émanant de ses principales figures et du choix des pièces musicales aux mouvements de caméra latéraux exécutés avec précision en passant par la construction des plus minutieuses de cadres prenant plus que jamais les traits de cases d’une bande dessinée et les airs de film issu de la Nouvelle Vague, dont il récupère habilement les ambiances comme le rythme et les impulsions visuelles, Anderson aura su conserver toute sa pertinence et sa fraîcheur en arrivant une fois de plus à un remarquable équilibre entre le drame et la comédie - qu'il finit bien souvent par confondre. Moonrise Kingdom s’impose du coup comme une pièce maîtresse au coeur d’une filmographie déjà on ne peut plus stellaire.
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Critique publiée le 15 juin 2012.