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Si tu meurs, je te tue (2011)
Hiner Saleem

La vie après la mort

Par Jean-François Vandeuren
Si tu meurs, je te tue fait partie de ce genre d’histoires dont nous ne connaîtrons l’identité du véritable protagoniste qu’au cours de ses derniers miles. Et encore là, la balance continuera de pencher de plusieurs côtés jusqu’à la toute dernière séquence. C’est que le huitième long métrage d’Hiner Saleem pousse continuellement ses principaux personnages à évoluer, à se réinventer, à changer de mentalité, voire de vie. Le tout en leur accordant à tous une importance évidemment marquée, mais en se permettant également de les sortir de l’écran sans prévenir, parfois pendant un long moment, pour se concentrer sur le cas d’un autre. Ces derniers seront réunis un peu malgré eux par la mort soudaine d’Avdal, un jeune Kurde qui sillonnait l’Europe à la recherche d’un criminel de guerre irakien. Nous ferons d’abord la connaissance de Philippe, un ex-détenu, qui décidera d’héberger son nouvel ami par simple gentillesse, lui qui aura rencontré Avdal par hasard dans un bistro. Il y aura ensuite Siba, la petite amie du défunt, qui débarquera en France pour rejoindre son amoureux, mais qui apprendra plutôt la mauvaise nouvelle une fois arrivée à Paris. Puis, nous serons finalement introduits à Cheto, le père d’Avdal, qui débarquera dans l’Hexagone après avoir été informé du décès de sa progéniture. Résultat : nous nous retrouverons face à une situation où Siba exprimera son désir de demeurer en France pour refaire sa vie et demandera l’aide de Philippe pour la sortir des griffes de Cheto qui, pour sa part, voudrait la ramener au pays pour qu’elle marie son autre fils.

Le réalisateur devait évidemment avoir suffisamment de suite dans les idées pour organiser pareille trame narrative, et surtout s’assurer de ne pas éparpiller ses idées en négligeant subitement l’histoire d’un personnage au profit de celles des autres. Une tâche à laquelle le cinéaste d’origine kurde se sera attelé avec une étonnante facilité, demeurant assez vague sur la situation initiale de ses sujets, qu’il résumera en une image ou en quelques mots, afin de toujours concentrer ses efforts sur le moment présent, sur les conséquences du décès d’un homme en terre étrangère, point central de cet univers filmique autour duquel graviteront tous ces individus à la recherche de repères qui les aideront à faire face à la suite des choses. Le tout au coeur d’un Paris que Saleem présentera comme la ville de tous les possibles, où les rencontres improbables se multiplient et s’avèrent autant porteuses d’espoir que de mauvaises nouvelles. Une ville où tout évolue au rythme essoufflant de prises de décisions souvent instinctives, impulsives, irréfléchies, mais nécessaires, pouvant faire basculer l’existence des principaux concernés d’un côté comme de l’autre, et ce, à tout moment. Saleem capitalisera d’ailleurs d’une manière particulièrement habile, et surtout sentie, sur un recours constant à ces hasards fortuits qui permettront à son scénario de progresser et à ses personnages de se croiser, de se retrouver au bon endroit au bon - ou au mauvais - moment dans un schéma narratif qui, malgré un traitement assez spontané, mais néanmoins soutenu, se précisera de plus en plus.

C’est cette impression d’avoir tout de même affaire à une intrigue suivant une ligne bien définie sous des élans plutôt inopinés qui conférera au final toute sa cohésion à Si tu meurs, je te tue. Ce sont également ces (mal)chances qui permettront à Saleem de mettre en relief les nombreux contrastes sur lesquels repose son scénario, qu’ils soient de nature culturelle et religieuse (le traitement des morts), générationnelle (la propriétaire de l’immeuble où réside Philippe aimant bien s’entourer d’individus beaucoup plus jeunes) ou simplement personnelle (ce sentiment d’isolement et de solitude versus ce désir d’entrer en contact avec autrui). Il en découlera un appel constant au dialogue, au partage et à l’évolution des idées comme des mentalités. Les personnages n’entendront évidemment pas raison après qu’un simple échange, mais l’essai ne prendra pas non plus un tournant trop chargé dramatiquement, malgré ces quelques passages beaucoup plus lourds parsemant le récit. Il règne ainsi sur la mise en scène d’Hiner Saleem une légèreté et une souplesse dont finira par émaner un certain vent d’optimisme, nous laissant toujours croire que tout débouchera éventuellement sur des jours meilleurs et que la route parsemée d’embuches sur laquelle s’aventureront les différents personnages est en soi la seule menant à ce bonheur renouvelé. Une idée qui est sublimement appuyée par une facture visuelle respirant cette vivacité de par son montage très rythmée et ses cadres capturant allègrement l’essence de ce microcosme urbain des plus hétéroclites dans lequel le cinéaste aura su mijoter un mélange d’émotions souvent opposées en épiçant sa recette de savantes touches d’humour.

À l’instar de son titre sans queue ni tête (que les personnages prononceront à deux reprises durant le film dans des circonstances différentes), le coeur de Si tu meurs, je te tue demeure ces réactions à des événements s’étant déjà produits ou ne pouvant être évités, suite auxquels les principaux concernés devront trouver la force en eux d’accepter le changement de route qu’ils finiront par occasionner. La situation s’avère évidemment toujours quelque peu épineuse lorsqu’il est question de divergences culturelles et religieuses. Des finalités que gèrera néanmoins savamment le réalisateur en traitant tous ses personnages avec le même respect tout en soulignant progressivement l’existence de deux facettes de la personnalité de chacun d’entre eux. Le tout permettra ainsi à Hiner Saleem de déjouer les clichés d’usage ainsi que les dénouements auxquels le spectateur se serait normalement attendu - par rapport à cet ex-tôlard et cette importante somme d’argent s’étant retrouvé entre ses mains comme à cet homme fondamentaliste face au désir de l’ancienne copine de son défunt fils de refaire sa vie au milieu d’une société occidentale. Si tu meurs, je te tue s’impose ainsi comme une oeuvre profondément positive, et ce, sans jamais tomber dans les pièges d’une naïveté trop prononcée qui aurait pu affaiblir la force d’un discours dans lequel il n’est pas tant question de morale plus que de respect et d’ouverture d’esprit. À l’image du film dans son ensemble, le jeu des acteurs - principaux comme secondaires - brille lui aussi de par son authenticité, son caractère, sa force dramatique parfaitement contrôlée et ses capacités comiques.
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Critique publiée le 28 mai 2012.