L'équipe

Who Wants to Kill Jessie? (1966)
Václav Vorlícek

Quand le phylactère envahit l'écran

Par Alexandre Fontaine Rousseau
Le neuvième art a trouvé diverses manières de s'inviter au sein du septième, la plus célèbre étant bien évidemment la voie de l'adaptation. On ne compte plus le nombre de films dépeignant au grand écran les exploits de héros issus des pages de la bande dessinée - des frasques animées d'Astérix aux innombrables blockbusters mettant en vedette les justiciers masqués de l'univers du comic book américain. Légitimement, on peut cependant se demander dans quelle mesure ces « adaptations » se sont avérées fidèles non pas à leurs sources respectives - c'est-à-dire fidèle au texte d'un point de vue narratif, au sens où l'entendent ces hordes de lecteurs assidus qui s'empressent de critiquer un film osant s'écarter des dogmes de l'histoire originale - mais au médium de la bande dessinée lui-même et aux caractéristiques formelles qu'il présente. Car, au-delà de la présence de certains codes propres au genre qu'est devenu au fil du temps « le film de super-héros », qu'est-ce qui distingue l'adaptation d'un comic book d'un film d'action standard? Les lois de la gravité ne s'appliquent plus depuis longtemps aux protagonistes du cinéma populaire, tant et si bien que l'on pourrait dire que le « surnaturel » a à toutes fins pratiques été naturalisé. Un simple masque distingue Bruce Wayne de Bruce Willis.

Par l'entremise d'un phénomène plus rare, celui de l'amalgamation formelle, il arrive que nous assistions à une transposition à l'écran de la codification esthétique propre à la bande dessinée. Si Who Wants to Kill Jessie? apparaît encore aujourd'hui comme un exemple pertinent quoiqu'imparfait de ce procédé, c'est dans un premier temps parce que le conflit entre le « réel » (le cinéma) et « l'extraordinaire » (la bande dessinée) est au coeur même de l'intrigue : un sérum matérialisant les rêves arrache Jessie (Olga Schoberová), l'héroïne plantureuse d'un serial, aux songes d'un savant obsédé par les aventures illustrées de celle-ci.  Si l'enjeu dramatique du film est donc que la bande dessinée fait irruption dans le réel, l'enjeu plastique fondamental s'avère quant à lui que l'esthétique artificielle du médium dessinée sabote le réalisme ontologique de l'image cinématographique. C'est cette tension entre les registres qui génère d'ailleurs la plupart des gags du film : Jessie, même devenue créature de chair et d'os, ne peut s'exprimer que par l'entremise de phylactères qui surgissent à l'écran et perturbent l'unicité du réel. Quant aux deux malotrus poursuivant la belle, issus eux aussi d'un imaginaire propre à la bande dessinée, leurs actes « surhumains » (l'un d'eux est un clone de Superman) donnent lieu à une série de séquences saugrenues qui nécessitent l'emploi de trucages cabotins et d'effets de montage outranciers.

Dans le film de Václav Vorlícek, le cinéma est donc un espace où peuvent être confrontés l'objectivité du réalisme et la subjectivité de l'imaginaire. Cette opposition mise en place entre naturalisme et artificialité permet à la fois de mettre en évidence les spécificités respectives du cinéma (sa capacité à représenter le réel de manière objective) et de la bande dessinée (territoire imaginaire où les lois régissant le réel ne s'appliquent pas) ainsi que de révéler la capacité du médium cinéma à accueillir - parfois maladroitement, mais n'empêche - les excentricités de la bande dessinée. Or, parce que la bande dessinée est une réalité autonome au sein même du récit de Who Wants to Kill Jessie?, ses manifestations y prennent une valeur canonique. Ici, véritablement, la bande dessinée devient cinéma; la transition s'opère sous nos yeux, elle est affichée en tant que transformation d'une substance en une autre. L'adaptation, ici, est un processus concret : la potion magique qui fait des rêves des réalités fait aussi de la bande dessinée du cinéma. Essentiellement, le cinéma rend l'imaginaire illustré « matériel »; l'impossible y devient non seulement possible, mais « crédible » aux yeux du spectateur, puisque les moyens employés pour lui donner corps sont d'abord physiques (acteurs, costumes). L'idée d'une frontière poreuse entre les deux registres d'images constitue ainsi le fondement même de la dynamique narrative et stylistique du film. Mais même matérialisés, même photographiés, les héros de bande dessinée de Who Wants to Kill Jessie? n'arrivent pas à s'inscrire dans la logique du réel les accueillant : ils entrent constamment en conflit avec celle-ci, existant dans le monde en-dehors du monde.

Voilà pourquoi Who Wants to Kill Jessie? s'inscrit en porte-à-faux de toute une série de production actuelles qui cherchent à nous faire « croire » en l'impossible, à naturaliser la bande dessinée - en construisant des univers faussement réalistes où, finalement, la bande dessinée est partout et nulle part à la fois. Chez Vorlícek, elle est au contraire isolée, aisément repérable; elle existe en tant que force autonome, agissant à même le réel en tant qu'élément perturbateur. C'est ce qui confère au film son énergie particulière, un brin puérile, incontestablement naïve, mais indéniablement charmante. Car, au final, la folie de l'univers imaginaire contamine le réel et dérègle le cinéma, qui devient sous l'influence de la bande dessinée une sorte de dessin animé photographié. Dérèglement du réel dont le cinéaste tchèque assume clairement la nature séditieuse. Au-delà de sa loufoque absurdité, Who Wants to Kill Jessie? s'avère en effet un film politique qui, par le ludisme même dont il fait preuve, critique la rigueur suffocante et intrusive de l'autoritarisme communiste. Impossible d'interpréter autrement que de manière politique cette scène de procès où un homme est accusé d'avoir rêvé, tenu responsable de ses pensées. En ce sens, le film de Vorlícek se veut donc une célébration, sur le mode comique, du potentiel subversif de la culture populaire - une démonstration un brin bancale, certes, mais dont la singulière fantaisie s'avère à la fois attachante et intelligente.
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Critique publiée le 14 mai 2012.