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Comic-Con Episode IV: A Fan's Hope (2011)
Morgan Spurlock

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Par Élodie François
Pour ceux qui ne le savent pas encore, le Comic-Con, c'est un peu la Mecque nord-américaine de la bande dessinée. Ou du moins, ça l'était. Depuis quelques années, le délicat papier jaunit tranquillement dans sa vitrine alors que les amateurs se bousculent aux comptoirs des cartes à jouer, des jeux vidéo, des mangas et s'arrachent les quelques centaines de raretés que les importantes filiales produisent chaque année à l'occasion de la convention. Mais il ne faudrait surtout pas s'en faire pour l'industrie du comic book qui, bien qu'elle ait désormais à partager l'affiche avec les gros titres de la culture pop de la dernière décennie, doit en revanche une fière chandelle à celle-ci. Oui, les années 80 et 90 avaient leur lot de génies, des iconoclastes comme Alan Moore et Frank Miller, dont le passage à DC Comics ou à Marvel n'aura pas seulement rafraîchi des personnages sur le déclin, mais aura aussi revigoré les idées et idéaux de la bande dessinée à l'américaine (pensons à Watchmen). Mais à l'inverse de la télévision qui, par ses pathétiques tentatives de reprises avait fragilisé l'industrie du comic book dans les années 60, le cinéma du nouveau millénaire a élargi le phénomène au-delà des rangs des gamins et des « geeks ». Alors pour Iron Man, se faire voler la vedette par Robert Downey Jr., c'est un peu la rançon du succès.

En suivant Chuck Rozanski dans ses préparatifs et ses finances, Morgan Spurlock relève précisément cette tendance. Propriétaire du Mile High Comics et des quelque cinq millions de bédés que le magasin renferme, Chuck, les cheveux tressés à l'indienne, déplore l'attrait récent du public pour ces produits dérivés qui mènent à la dérive la marchandise authentique; il lui faudra brader ses merveilles pour atteindre les recettes escomptées. Malheureusement, en filigrane du sujet le discours restera. Car ce qui précède les intérêts économiques et sociologiques sur lesquels - pourtant - nombre de documentaires pourraient/devraient être faits (le premier numéro de Red Raven y est en vente pour un demi-million de dollars), c’est l'impression désagréable de regarder un long spot promotionnel. Film choral entrecoupé ci et là de « témoignages » plus ou moins drôles, plus ou moins pertinents, d'acteurs du milieu, Comic-Con Episode IV: A Fan’s Hope met en images, un peu comme son titre le laisse entendre, la façon dont les rêves des fans peuvent ou non se réaliser dans l'antre de l’événement. Séduit par la référence à Star Wars (Episode IV: A New Hope) et d'ores et déjà comblé par le sujet du documentaire, le fan se sentira interpellé par les nombreuses anecdotes personnelles de ses pairs.

Oubliée, donc, la critique de la marchandisation! Ce que Spurlock retient, c'est la fascination. Même les segments du « collectionneur », l'un des fans suivis pour le film, perdent de leur sens critique lorsqu'ils sont montés entre deux commentaires de Joss Whedon et de Kevin Smith. C'est à se demander qui de Joss Whedon ou de Morgan Spurlock est l'auteur de Comic-Con... Coscénariste et coproducteur du film (le générique en compte près de vingt parmi lesquels figure Stan Lee), Joss Whedon est bien trop souvent à l'écran pour n'être qu'un témoin sans plus grande importance. Dans quel état est le marché du comic book? Où sont les organisateurs du Comic-Con? Quelles sont les répercussions sur la ville de San Diego que l'on sait aujourd'hui débordée par l’événement? Les billets d'entrée sont épuisés deux années à l'avance, quel marché cela représente-t-il pour des sites de vente en ligne comme Ebay? Comic-Con Episode IV: A Fan’s Hope ne répondra à aucune de ces questions. Étrange me direz-vous, on en attendait plus de la part de l'auteur de Super Size Me.

Mais tout de même, outre les commentaires sirupeux d'Eli Roth (un atout promotionnel de plus, on ne saurait lui attribuer autre chose) ou de Harry Knowles (fondateur du site web Ain't It Cool News et critique, à ce qu'il paraît...) qui attirent le public comme une lampe à ultraviolet attire les moustiques, il faut retenir la tentative de Spurlock de tirer de ses rencontres un certain témoignage social. Bien sûr, il faut au spectateur interpréter ce qu'on lui montre, car avec l'armée de producteurs qui se cache derrière ce titre chatoyant, on se doute fort qu'il y eut des restrictions : « Tu ne critiqueras pas l'industrie! », « Tu ne montreras pas de costumes moches! », « Tu ne filmeras pas de weirdos! », et j'en passe. On retient néanmoins ces bribes d'informations qui percent le nébuleux brouillard de l'insignifiance et qui nous rappellent au moment opportun que, bien qu'il ne nous soit pas montré comme il le faudrait, le fameux public du Comic-Con a changé et les geeks se sont peu à peu dilués dans les fans (beaucoup de visiteurs, apprenons-nous, n'ont jamais lu de comics). Voici pourquoi on entend davantage parler de Kevin Smith que de Grant Morrison ou de Garth Ennis (dont le Preacher, conscient produit de la culture des années 90, a bouleversé l'industrie), et là encore, on pense plus à Clerks qu'à Daredevil.

Mais voilà, Comic-Con Episode IV: A Fan’s Hope semble avoir le mandat de présenter la convention comme une histoire de famille : on assiste péniblement à la demande en mariage d'un jeune homme qui avait fait la connaissance de sa bien-aimée au Comic-Con une année plus tôt, et l'on en suit un autre dont les parents se sont quant à eux rencontrés à un rassemblement de fans de Star Trek dans les années 70. Dans le fond, le Comic-Con du XXIe siècle, c'est un peu le Vegas du geek. Fort heureusement, Spurlock ne s'arrête pas à cela et aborde par l'intermédiaire de deux aspirants bédéistes le marché professionnel que la convention représente. L'un sera recruté et l'autre pas. Le coup de crayon ne fait pas le dessinateur. De même qu'au cinéma, le sujet ne fait pas le documentariste.
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Critique publiée le 20 avril 2012.