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Enfant sauvage, L' (1970)
François Truffaut

Être et (s)avoir

Par Mathieu Li-Goyette
  « Je sais que toutes ces vertus par imitation sont des vertus de singe, et que nulle bonne action n'est moralement bonne que quand on la fait comme telle, et non parce que d'autres la font.

Mais, dans un âge où le coeur ne sent rien encore, il faut bien faire imiter aux enfants les actes dont on veut leur donner l'habitude, en attendant qu'ils puissent les faire par discernement et par amour du bien. »

- Jean-Jacques Rousseau, Émile ou de l'éducation

Cinéaste par excellence de l'enfance, François Truffaut s'est rapidement éloigné des premières aspirations techniques de la Nouvelle Vague pour s'enfouir dans un (nouveau) classicisme français dont il sera l'un des plus dignes représentants. Gardant, lorsqu'il filma Doinel, des bribes de ses discours intellectualisant qui le préoccupait auparavant, il étendit rapidement son registre à des genres et des avenues plus conventionnelles. C'est que, pour lui, de L'enfant sauvage jusqu'au Dernier métro et La chambre verte, l'intelligence de la mise en scène devenait une qualité de plus en plus intrinsèque à l’oeuvre. Alors qu'il était en mesure, comme Godard, de parler avec sophistication de sujets simples, ce dernier persévérera jusqu'à réinventer sa forme tandis que Truffaut, convaincu qu'il travaillait dans l'atteinte d'un nouveau romanesque cinématographique (une thèse qu'il déploya dès Les quatre cents coups en l'honneur de son mentor Bazin, qui en avait fait l'objet de nombreux textes durant les années 50), irait parler simplement des situations les plus complexes de la vie. Dès ce travelling ambitieux amenant par la main le jeune Doinel à la plage, dès ces arrêts sur image d'une Moreau esclaffée dans Jules et Jim, Truffaut tenta de faire au cinéma ce que la métaphore faisait à la littérature et parvint, au fil des expérimentations, à ne garder de son médium que les artifices les plus limpides, efficaces, généreux.

L'enfant sauvage est donc peut-être l'apothéose du style de son auteur, un film noir et blanc, éclairé par Nestor Almendros comme un Goya qui n'aurait eu avec lui que des gris au lieu des bruns de sa palette, finement joué par Truffaut lui-même dans la peau de Jean Itard, un médecin du début du XIXe siècle qui eut à sa charge un enfant sauvage de douze ans retrouvé nu dans les bois. N'acceptant pas les grands espaces parisiens et ne parvenant pas à épater la foule comme un singe de cirque, Itard le prendra sous son aile pour tenter de le civiliser. L'enfant sauvage est peut-être le film le plus court de Truffaut, mais c'est aussi l'un des rares qui aurait mérité qu'il s'y attarde plus longuement.

Se terminant presque au milieu d'une scène, la finale n'a rien de satisfaisant, car l'enfant vient à peine de revenir chez lui après sa première fugue. Il vient à peine d'apprendre les lettres de l'alphabet, de reconnaître les mots lorsqu'on les prononce et quelques bruits sourds parviennent tout juste à s'échapper de sa bouche engourdie. « Lait », sait-il dire, mais peu de choses, sinon celles qui s'apparentent à la nourriture. Itard vient même de lui apprendre certains concepts fondamentaux de la morale, comme l'injustice lorsqu'il le frappe pour un rien. L'enfant, prénommé Victor pour la cause, fait ses premiers pas dans l'humanité et L'enfant sauvage ne nous en offre pas une seconde de plus. Voilà, c'est terminé. Rentrez chez vous et passez à un autre film. Le gamin ayant pourtant déjà existé, tout comme Itard (un homme reconnu pour ses recherches sur le syndrome de La Tourette et sur l'apprentissage chez les sourds), nous nous voyons contraints d’imaginer la réussite ou l'échec à venir du petit homme. Pourquoi donc faire arrêter ce film? Laissez-le en paix, laissez-le se dérouler jusqu'à sa plénitude tant attendue : l'humanisation intégrale de Victor, sa victoire sur l'instinct.

Mais il n'en sera rien. Truffaut reste sourd à nos demandes et conclut. Son film est un film à thèse et un grand, comme tant d'autres films scénarisés par Jean Gruault (on rapprocherait facilement toute la viande philosophique de L'enfant sauvage à un autre issu de la même plume : Mon oncle d'Amérique d'Alain Resnais). Tranquillement, la condition humaine nous est racontée comme dans un livre, soit à force de descriptions méticuleuses plutôt qu'à force de dialogues expéditifs. Aux côtés de l'enfant, le spectateur regarde Truffaut enseigner, faire son cinéma comme il fait le drame dans la peau d'Itard. Il est auteur au sens double, celui d’oeuvre et celui du drame, celui qui met en scène et celui qui demande l'impossible à son cobaye. Y allant de quelques moments de répit où ce dernier peut courir les prés, le cinéaste devient ce professeur si sévère, mais tout aussi attachant des Quatre cents coups. Prêt à concéder aux jeunes leurs petits plaisirs quotidiens, il demande une discipline exemplaire pour forger leur âme molle. D'une grande sensibilité lorsqu'on la provoque (« Ma mère est morte », disait Doinel), il est le personnage à craindre et à respecter jusqu'au point où l'on préférerait voir l'enfant dans ses bras plutôt que dans ceux de mère Nature. Victor doit apprendre à demander le lait, à demander l'eau et la nourriture. L'auteur et Gruault sont parvenus à un exploit rare, celui de contextualiser cet instant précis, si évanescent, où l'âme apprend les significations d'être et d'avoir.

Opération séduction autant pour l'enfant qui devrait embrasser l'idée d'être Homme, Itard est moins le médecin calculateur qu'il pouvait être et se convainc même qu'il ne pourrait y avoir chez l'enfant qu'une vaine cause perdue. Mais plus les progrès se font rapprochés, plus nous assistons à l'organisation du monde dans la tête du petit, à un apprentissage qui nous rappelle immanquablement le nôtre, cette étape si lointaine où nous remplissions les trous de mots, où nous associons des amalgames de traits et de rondeurs nommées « lettres » pour en faire des sons, puis des significations. Cette étape formatrice où signifiés et signifiants s'assemblent enfin, Truffaut la démontre comme l'étape fondatrice de l'intellectualisation du monde, l'assimilation de ses dangers et sa nature. Vient ensuite l'enseignement de la morale et de la justice, des concepts qui, par l’inculcation spartiate du médecin, rappellent le livre fleuve de Jean-Jacques Rousseau, Émile ou de l'éducation (publié en 1762, soit une trentaine d'années avant les événements racontés ici), chef-d’oeuvre de littérature pédagogique où le philosophe français se donnait pour mission d'éduquer un enfant imaginaire de la manière la plus parfaite possible. À l'ère moderne, à l'époque où l'institutionnalisation de l'éducation est chose faite (et où ses tenants - sa matière, sa méthode, son économie intellectuelle et financière - sont toujours à débattre et à défendre), il ne restait peut-être à Truffaut qu'à remonter aux sources fondamentales de son importance en usant d'un personnage à métaphores. Un alibi incroyablement crédible pour parler de la valeur humaine de la connaissance face à la barbarie, toujours derrière nous, mais jamais trop loin non plus.
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Critique publiée le 26 mars 2012.