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Young Törless (1966)
Volker Schlöndorff

Demain, le mal

Par Mathieu Li-Goyette
Observant sa mère le quitter avec le dernier train, l'élève Törless ne pouvait encore savoir ce qui l'attendait : le calvaire d'une école trop rigide, la cruauté des hommes et le renouveau de tout le cinéma allemand. Fer de lance de cette nouvelle génération de cinéastes d'après-guerre, Volker Schlöndorff, fier de ses classes parisiennes passées à assister les Malle, Melville et Resnais, revient en Allemagne dans l'espoir de créer un pont entre les exilés (Lang, Wilder, Lubitsch et compagnie) et une nouvelle génération qui ne s'exprimait encore qu'au moyen de courts métrages envoyés ici et là dans les festivals internationaux. Déjà, Schlöndorff a esquissé les grandes idées du mouvement, soit une cruauté inhérente au regard et une élégance de la caméra, presque aristocratique tellement elle apprécie les compositions d'un classicisme parfait, les éclairages étoffés et les mouvements lancinants. À l'arrivée de Törless dans cette école isolée (le premier plan, tourné vers un champ sans fin, vise à nous le faire comprendre rapidement), le voyage autant sensoriel qu'intellectuel du personnage adapté du premier roman de Robert Musil plonge son être dans un nouvel espace. Un endroit où les porcs égorgés l'accueillent, où les femmes se font si rares que la moindre salive sur les lèvres de la servante du café suffit à exciter l'adolescent. À la recherche d'une beauté, Törless quittera l'école en fin de parcours, renvoyé par ses maîtres le trouvant trop perplexe et philosophe pour l'univocité mensongère de l'établissement où les ordres ne peuvent être remis en question. Il quitte par le même chemin par lequel il était arrivé, l'amertume au coeur d'en avoir tiré qu'une seule leçon, terrifiante. Une leçon qu'il aurait voulu qu'on lui cache toute sa vie durant : « il n'y a pas d'hommes bons et mauvais, mais seulement des actions bonnes et mauvaises ».

Il va sans dire que Schlöndorff doit lui-même, pour ce premier film comme pour tous ceux qui suivront, à l'écrivain viennois Musil, auteur de L'homme sans qualités qui, après quelques deux milliers de pages, s'était rapproché plus près que quiconque d'une espèce de « résumé » du passage à la modernité effectué au XXe siècle. De tout ce que cela impliquait, ce qu'il définissait le mieux, c'était cette constante remise en question de l'univers, cet amalgame qu'il avait su déstabiliser en professant qu'il n'y avait rien d'aussi simple que le manichéisme (par exemple) et que cette division trop pratique du monde n'attendait qu'un débalancement opportun pour abandonner son équilibre funambulesque. Törless hérite parfaitement des attributs du personnage type de Musil (qu'il soit celui du même roman, ou même Ulrich, le fameux homme sans qualités). Il est un clairvoyant, il sait reconnaître les répétitions de la vie et fait du romantisme pessimiste du Werther de Goethe (son descendant, à lui comme à tous les autres jeunes passant à l'âge adulte) un romantisme conscientisé : le regard sur la nature et les forces envahissantes du monde est l'occasion de l'analyser de la manière la plus précise et la plus intellectuelle possible. Le temps n'est plus à l'apitoiement. C'est l'Empire austro-hongrois du début du siècle, celui où tout le monde des sciences pures et des sciences humaines se rassemble pour élaborer les grands projets de l'humanité. Toute cette tempête d'idées, dont Musil faisait aussi partie, le cinéaste la retransmet avec brio, avec la candeur de son jeune comédien Mathieu Carrière dans cette école où la normalité était auparavant le mot d'ordre. Grandir, pour Musil, pour Schlöndorff, c'est prendre conscience que la maturité est la prise de conscience de chacun de nos gestes comme étant juste ou injuste; désamorcer les préjugés et envisager les autres comme une accumulation de gestes moraux plutôt qu'une entité bonne ou mauvaise résume leur crédo.

Vient d'abord le basculement. Un jeune étudiant a emprunté de l'argent à droite et à gauche et doit le rembourser à son camarade de classe. Incapable de s'acquitter de ses dettes, il se glisse hors de son lit de camp la nuit et déverrouille le tiroir d'une commode non loin de lui à l'aide d'un couteau. Il en extrait de l'argent, l'enfouit dans sa poche et retourne se coucher. Mais son créancier n'est pas dupe. « Quelqu'un dit s'être fait voler, c'est sûrement toi », lui dit-il avant de poursuivre : « Si tu veux réellement t'acquitter de tes dettes, tu devras me supporter et faire tout ce que je t'ordonnerai ». Ainsi commence la soumission et l'extraction graduelle de ce jeune ostracisé du groupe qui apprendra à le surnommer comme le voleur de l'école.

Évidemment, ce dont Schlöndorff parle, c'est de la montée du fascisme et ce qu'il a pertinemment décelé chez Musil, c'est sa capacité impressionnante à décrire les grands mouvements de l'Homme non plus comme un être de passions imprévisibles, mais bien comme un genre d'insecte tout à fait prévisible (Les désarrois de l'élève Törless date de 1906). Le jeune étudiant (sorte de proto-Peter Lorre dans M le maudit) est jugé par ses pairs et suspendu au-dessus du gymnase les pieds tendus par des anneaux d'exercice - l'image du cochon éventré des premiers plans revient nous hanter -, puis fouetté, picoré (comme l'on empalait une mouche sur une plume d'encre plus tôt dans l’oeuvre). La violence faite aux animaux vient se refléter sur celle faite à ce petit homme, Juif sous régime hitlérien avant l'heure. Son rôle sera identique. Comme celui des années 30, il est identifié, exclu et jugé. Il est celui contre qui la masse peut s'unir, celui qui peut être martyrisé en public à titre exemplaire. Son créancier s'en rend vite compte et le soumet aux pires humiliations publiques où la pudeur et l'intégrité sont les premières facettes humaines (les plus fondamentales) anéanties. Le martyr du jeune voleur s'apparente à celui des Juifs, car il vise d'abord à le rendre à l'état d'animal pour prévenir, de la part des citoyens a priori innocents, toutes traces de remord possible.

Devant ce drame, la posture de Törless n'est pas celle d'un héros, mais bien d'un simple juge au-dessus de la condition humaine. Il n'est pas, comme il a pu être dit, « témoin » au sens où l'entendait Primo Lévi en parlant de la Shoah. Pour Törless, nul besoin de témoigner, de retranscrire l'Histoire. Il l'a emmagasiné en lui. Personne d'autre ne sera au courant sauf lui et les coupables. Personne d'autre n'en souffrira sauf le martyr et la conscience de ceux qui savent. Plus précisément, Törless est celui se faisant reprocher, à la toute fin, d'être resté les bras croisés, comme si la montée au pouvoir d'un chef de classe dérangé était issue de son inaction. Se défendant de sa couardise par la stature d'intellectuel à laquelle il désire être identifié, il demeure franc et présente son « expérience » scolaire avec la conclusion anti-manichéiste dont nous parlions précédemment. Complètement amorphe face au monde, l'homme sans qualités de Schlöndorff ne cédera même pas aux charmes de la femme facile du coin (Barbara Steele), utile au récit seulement en ce qu'elle dévoile de son protagoniste : un homme immunisé aux charmes sensuels tentant de triompher de l'immoralité par la toute-puissance d'un intellect. Les désarrois de l'élève Törless, ode à une jeunesse désillusionnée et assez consciente pour ne pas être tout à fait innocente de ses erreurs, est une analyse poussée de la racine du mal fasciste, la conclusion désarmante d'un jeune homme qui semblait pressentir tout le mal qui se propagerait à la suite de ses découvertes, un mois durant, en 1906.
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Critique publiée le 6 mars 2012.