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Jo pour Jonathan (2010)
Maxime Giroux

Contes d'une ville grise avant la neige

Par Mathieu Li-Goyette
L’esthétique du deuxième long métrage de Maxime Giroux est imperturbable, si méthodique dans sa poésie grise qu’elle ne pourrait que laisser de glace ceux qui refusent d’y voir un grand pas en avant dans la redéfinition de cette identité nationale ancrée dans un passé de plus en plus précaire. Mais qui dit cohérence ne veut pas nécessairement dire complexité et il ne faudrait pas non plus croire que le jeune auteur intellectualise ce qui n’a pas lieu d’être intellectuel - cette critique, mainte fois ressassée ailleurs, est au demeurant odieuse dans son refus de permettre au quotidien de la banlieue montréalaise sa propre intelligence. Si Giroux paraît aussi dévoué à filmer une marge avec autant de marginalité, c’est parce qu’il désire approcher une réalité dont la violence et le sentiment de perdition nécessitent le calme d’une mise en scène sachant se reposer sur un trépied et des comédiens au naturel. Chaque scène est l’occasion d’un nouveau lieu, d’un nouveau cadre chargé de personnages qui se déplacent lentement. Des panoramiques discrets cherchent un rythme à même le décor, rythme qui ne viendra que lorsque cette même caméra sera déposée sur la banquette arrière d’une voiture (obsession de Jo, jeune ado de seize ans qui perdra tout dans une course improvisée), laissant l’arrière-plan glisser sur le premier. Seule joie dans leur monde gris (cette grisaille, elle est dans le teint de leur peau, dans la direction photo, l’automne, la banlieue, bref, dans le Québec lorsqu’il y fait froid, mais que la neige lyrique ne l’a pas encore recouvert), la course apporte avec elle une beauté plastique à un monde qui ne pourrait jamais en avoir.

Jo vit donc sur la Rive-Nord de Montréal. Il a un grand frère qui a une copine, mais lui n’en a pas. Il n’a pas de travail, mais son frère en a un. Il n’a pas de voiture, mais son frère en a une. Vivant constamment dans son ombre, il cherche du mieux qu’il peut à s’en détacher - à voir comment il est présenté lors des premières séquences, on pourrait croire que son seul talent consiste à faire des tours de magie pour amuser ses copains. Jo, comme le titre du long métrage, n’est en fait que l’extrémité d’un massif bien plus complexe. Jo, tel que nous le voyons, c’est l’adolescent québécois type, celui qui s’enferme et qui fait de sa solitude celle du monde entier. Persuadé qu’il pourra aussi avoir un permis de conduire, lorsqu’il échoue son test parce qu’il « conduit comme dans un jeu vidéo », il angoisse et se demande pourquoi il ne lui est pas permis d’être, lui aussi, un homme comme son frère. Cherchant à se calquer sur un frère qui n’avait pas de modèle paternel et une mère désobligeante, Jo s’égare par manque de discipline, de droiture dans son quotidien qu’il ne sait organiser sous aucun prétexte (travail, école, famille, amitié). Il se croit seul et rebelle. C’est ce qui lui plaît, car c’est aussi ce qui le définit. Pensant pouvoir tout faire, volant la voiture du frère, il se confrontera à un « pilote » du quartier contre qui il perdra un pari d’une valeur de deux cents dollars.

À partir de cette défaite, Jo pour Jonathan s’égare (avec brio) avec Jonathan comme point d’appui. Plus la courte durée du film (80 minutes) se fait sentir, plus les évènements se précipitent : de par sa structure décousue, Giroux donne l’impression d’un drame qui en culbutera un autre. Le paradoxe de sa mise en scène se résume à tourner lentement des actions rapides, à ralentir le bruit des moteurs avec une musique atmosphérique envoutante et à faire des détails (comme cette bouteille d’eau tambourinant frénétiquement le toit d’une voiture aux basses poussées dans le tapis) la porte secrète de son discours. Ses personnages n’entrent pas dans les cadres, ils y naissent et avec eux les cadres disparaissent. Ils marchent au ralenti, regardent au loin les yeux vitreux : peu à peu, la vie, ou du moins le désir de vie, les quitte. Demeurant néanmoins le centre d’attraction de tous ses plans - la nature, l’environnement banlieusard ne peut vivre séparé de la présence de l’Homme qui lui confère toute l’absurdité de son organisation, son urbanisation extrême d’une répétition sans différences -, Jo rejette de plus en plus ses intérêts égoïstes en projetant ses angoisses autour de lui. Suite à un deuxième drame, lui bien plus grave, il n’est plus question de ressembler au frère, mais bien de sauver le frère comme si, avec sa mort, notre protagoniste perdait tous repères, toute possibilité d’identification à un modèle qui ne serait plus là pour le voir grandir.

Ainsi, Jo pour Jonathan est une étude de caractère brillante sur ce désir d’être regardé, d’être entendu. Son personnage homonyme est à la recherche d’une caractéristique qui lui serait propre, d’une couleur qui détonerait du paysage gris. Lorsqu’il se stigmatise le visage de rouge à lèvres, il tente non seulement - consciemment - d’expier une douleur qui est celle d’un homme qui aurait voulu souffrir autant ou même plus que son frère, mais s’inscrit aussi - inconsciemment - comme figure christique au coeur du film. Partageant avec le messie chrétien les coulisses de sang de sa couronne d’épines, il donne l’impression d’être celui déporté de la croix, celui qui n’attend que sa piéta, sa rédemption au creux des bras accueillants d’une mère dont il cherche encore le réconfort. Cet appel, que Raphaël Lacaille dans un premier rôle fait admirablement passer, ne nous donne l’envie que de le serrer dans nos bras, que d’apporter notre part de chaleur humaine, nous spectateurs, à ce film qui hurle de douleur de ne pas en avoir assez.

Les objets en lévitation (l’argent, puis les lunettes fumées), comme ces plans en voiture, nous renvoient à l’état d’apesanteur qui accable Jonathan. Impossible pour lui d’avoir les deux pieds bien ancrés sur terre, il flotte sans amarres, tente de se convaincre que la vie pourrait continuer en dépit de son grand frère défiguré. Incapable de bouger (donc de conduire) et le visage balafré (ce qui lui fera vraisemblablement perdre sa copine), l’aîné devient celui dont Jo devra s’occuper. La perspective, pour un ado qui avait de la difficulté à s’occuper de lui-même, est terrifiante. Terminé les « erreurs » de jeunesse (comme ces attaques sauvages au poivre de Cayenne dans un stationnement pour gagner de l’argent), il devra se retrouver et s’établir dans le monde, être un homme à son tour. « Tu devrais faire tes propres affaires et ne pas finir comme moi avec ma job et mon salaire. Au moins, j’ai un beau char », lui dit son frère peu de temps avant l’accident.

Ce qu’il faut dire, c’est que Giroux est allé plus loin que bon nombre de cinéastes québécois en dénichant, comme on enlève le germe d’une vieille patate, ce qui empêchait l’adolescent québécois moyen de rouler sa bosse : l’espoir d’une vie meilleure, d’un ailleurs dont on serait constamment en quête. Devant mettre un terme à sa position d’entre-deux - cette fameuse lévitation magique qui définit Jo du début à la fin, d’abord comme un tour de magie, ensuite comme un état d’âme -, il se couche contre le sol dans un plan final où il tente de faire un avec la terre et l’espace. Retombé sur ses deux pieds, sa plus grande épreuve, pour lui, Jo qui devra un jour devenir Jonathan, s’entame à la tombée du générique et se poursuit longtemps, comme une obsession à entretenir précieusement, bien longtemps après que celui-ci ne se soit arrêté.
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Critique publiée le 27 février 2012.