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Red Tails (2012)
Anthony Hemingway

Survoler la guerre

Par Jean-François Vandeuren
Ce n’est pas tous les jours, voire même tous les ans, que nous avons l’opportunité de poser notre regard sur un nouveau film portant le sceau de la Lucasfilm Ltd. Il faut dire que depuis près de vingt ans, le nom de l’un des plus ardents défenseurs des technologies numériques n’aura été associé qu’à l’univers des franchises Star Wars et Indiana Jones. Dans un tel ordre d’idées, un projet comme Red Tails pouvait paraître comme un choix aussi logique qu’inusité pour venir finalement casser pareille routine. Un drame de guerre relatant les exploits non négligeables d’un escadron de pilotes afro-américains durant la Seconde Guerre mondiale semblait ainsi un parfait prétexte pour relocaliser les batailles aériennes on ne peut plus enlevantes qui se déroulaient jadis au fin fond de l’espace dans les cieux du vieux continent. La production, qui aura pris plus de vingt ans à se concrétiser, semblait également être une belle occasion pour redorer une marque dont la crédibilité et le lustre auront particulièrement souffert au cours du règne enfin achevé des récents épisodes plus que médiocres de deux séries que nous aurons cru longtemps intouchables. Un lien pour le moins étrange viendra d’ailleurs unir dès le départ le présent exercice à la célèbre saga intergalactique alors qu’une citation datant du milieu des années 1920 prétendant que les hommes de race noire ne possèdent pas les qualités requises pour être de bons soldats apparaîtra sur un fond noir dans les mêmes caractères d’un bleu scintillant que ceux du désormais mythique « A long time ago in a galaxy far, far away… »

Red Tails s’évertuera évidemment par la suite à contredire cette affirmation de la manière la moins subtile qui soit. Car les soldats ayant pris part au programme d’entraînement de Tuskegee en Alabama ne sont pas seulement décrits ici comme étant de bon soldats, mais bien comme étant les meilleurs. Nous suivrons dès lors les faits d’armes de cet escadron dont les quartiers étaient basés en Italie. Ces derniers souffriront d’abord passablement des effets d’un racisme toujours très prononcé au sein de l’armée américaine - leur formation sera d’ailleurs désignée comme étant une « expérience » -, eux qui ne seront jamais affectés directement au combat aérien, mais plutôt qu’à de simples missions de reconnaissance et de destruction de cibles terrestres. Car la véritable gloire militaire ne pouvait revenir qu’aux soldats de race blanche. Mais grâce aux efforts acharnés du colonel A.J. Bullard (Terrence Howard), les pilotes noirs obtiendront finalement le prestigieux mandat de protéger les bombardiers américains des attaques de la flotte allemande, en plus de recevoir pour l’occasion des engins dernier cri pour remplacer les appareils on ne peut plus désuets qui leur avaient été octroyés au départ. Deux opérations couronnées de succès permettront aux nouveaux héros d’être perçus différemment par leurs pairs alors que la barrière ethnique s’affaissera peu à peu, même si, à ce niveau, la guerre sera toujours loin d’être gagnée. Le problème toutefois, c’est que Red Tails semble trop souvent passer au-dessus du conflit en cours, de sorte qu’il ne ressort jamais le moindre sentiment d’urgence ou de danger du film d’Anthony Hemingway, et ce, même au cours des séquences les plus mouvementées.

La défaillance la plus notable du présent exercice s’avère ainsi le portrait à la fois beaucoup trop forcé et approximatif que le cinéaste dresse de la guerre et de ses combattants. Le développement psychologique des principaux personnages - car les figures secondaires sont à peine esquissées au-delà de leurs fonctions - passera du coup par une multitude de situations mélodramatiques souffrant autant du manque de vigueur de la mise en scène d’Hemingway que de l’absence totale de finesse dans les écrits des scénaristes John Ridley et Aaron McGruder. Nous aurons ainsi droit aux cas plus que convenus du chef d’escadron aux prises avec des problèmes d’alcoolisme, du jeune premier voulant prouver sa valeur à ses supérieurs, et du pilote aussi talentueux que téméraire dont les prouesses on ne peut plus périlleuses finiront inévitablement par le rattraper. Ce dernier sera d’autant plus impliqué dans une romance tout aussi mal esquissée dont la seule fonction sera de donner une dimension supplémentaire à la tragédie « tant redoutée ». Il faut dire que l’ensemble n’est pas non plus aidé par la piètre qualité des dialogues et une réalisation beaucoup trop statique qui coûteront à l’effort une bonne partie de sa crédibilité comme de son efficacité, lui qui semblera trop souvent tourner en rond, et ce, autant sur terre que dans les airs. Les choses ne s’améliorent guère du côté d’une distribution formée d’acteurs plus ou moins connus et menée par un Terrence Howard juste assez convaincant vues les circonstances et un Cuba Gooding Jr. des petites occasions. Quoiqu’il s’avère plutôt difficile ici de juger si la faute d’un tel manque de présence à l’écran revient aux auteurs ou aux interprètes...

Les motivations habitant une telle entreprise se veulent évidemment tout ce qu’il y a de plus louables et le peu d’appui qu’a reçu le projet au cours de son développement comme de sa mise en marché en dit long sur l’état de certaines problématiques demeurant malheureusement irrésolues encore aujourd’hui. Mais au-delà de ces limitations, les nombreuses faiblesses de Red Tails étaient déjà perceptibles dans ses machinations dramatiques on ne peut plus grossières n’étant pas sans rappeler celles de l’horrible Pearl Harbor - sans que son discours n’atteigne toutefois le même niveau de bassesse que celui du film de Michael Bay. Si Red Tails s’avère de loin supérieur à l’opus de 2001 du point de vue du scénario comme des intentions, le film d’Hemingway aurait assurément bénéficié de la touche ultra-stylisée du nouveau maître incontesté de la pyrotechnie et des ralentis trop prononcés. Ne serait-ce que pour ajouter un tant soit peu de lustre et de verve à des séquences de combat manquant cruellement de vision et ne suscitant pas la moindre émotion forte, nous exposant plutôt à une multitude de cadres nous amenant à l’intérieur d’un cockpit qui nous donneront aussitôt l’impression que nos vaillants pilotes sont en route pour détruire l’Étoile noire. Les méthodes d’Hemingway rappelleront d’ailleurs inévitablement celles ayant servi à la mise en scène des films les plus connus de George Lucas alors que Red Tails regorge de plans et de séquences pratiquement identiques. Dommage, car si nous avons certainement eu droit à notre part de drames de guerre et de productions cherchant à combattre le racisme au cours des dernières années, l’occasion était également rêvée ici pour donner un nouveau souffle à la marque Lucasfilm.
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Critique publiée le 15 février 2012.