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Descendants, The (2011)
Alexander Payne

Dégénération

Par Jean-François Vandeuren
The Descendants débute tandis que son protagoniste, Matt King (George Clooney), nous parle en voix off de la vie de tous les jours à Hawaï qui, selon ses dires, n’est pas si différente de celle se déroulant n’importe où ailleurs en Occident. Comme quoi ces paysages paradisiaques ne sont pas non plus à l’abri de la misère humaine comme ils n’allègent pas forcément le fardeau ou la banalité du quotidien. L’existence de Matt n’a donc rien d’une longue période de vacances qui ne finit jamais, bien que son accoutrement puisse nous laisser croire le contraire. Voilà. Il n’en fallait pas plus pour nous faire comprendre que nous nous retrouvions bel et bien en présence d’un film signé Alexander Payne. Le récit de Matt aura toutefois pris une tournure passablement dramatique depuis que sa femme fut impliquée dans un accident de bateau qui la plongea dans un profond coma. Il est d’ailleurs clair à présent que celle-ci ne se remettra pas de ses blessures et qu’elle se dirige peu à peu vers une mort certaine. Une situation que Matt devra gérer avec ses deux filles âgées respectivement de dix et dix-sept ans comme avec son entourage, auquel il devra annoncer la triste nouvelle. Une révélation viendra toutefois obscurcir ce portrait déjà assez sombre lorsque Matt apprendra que son épouse avait une liaison avec un autre homme. Matt tentera du coup de découvrir l’identité de ce mystérieux individu. Mais sa quête, d’abord motivée par l’amertume, laissera progressivement la place à une volonté de donner à ce dernier la chance de dire au revoir à celle qui était tombée amoureuse de lui. Le tout tandis que Matt et sa famille s’apprêteront de leur côté à vendre un vaste territoire appartenant à la famille King depuis plusieurs générations.

Il y a dans les images tournées par Alexander Payne, tout comme dans les personnages et les intrigues évoluant au coeur de son univers, nombre de caractéristiques que nous pourrons fort probablement encore identifiées dans plusieurs années lorsque le cinéaste tournera son tout dernier long métrage. Mais plutôt que de devenir synonyme d’immobilisme, la présence récurrente de ces divers éléments se révèle ici le signe d’une continuité et d’une constance contribuant largement à solidifier un discours et une démarche que le cinéaste réussit une fois de plus à remanier et à transposer dans un contexte paraissant aussi inédit que familier. Le personnage interprété par George Clooney nous donnera d’ailleurs l’impression d’avoir affaire à une version plus jeune du héros du About Schmidt de 2002, lui qui avait également fait la lumière sur une histoire d’adultère impliquant sa femme à un moment où il était devenu impossible de la confronter à ce sujet. Une découverte qui aura évidemment secoué l’univers du nouveau retraité jusqu’à le pousser à entreprendre un long voyage qui lui permettrait ultimement de pardonner à sa défunte épouse et de poursuivre sa route, malgré les nombreuses déceptions, jusqu’à un ultime sentiment d’accomplissement. La différence dans le cas de The Descendants, c’est que Matt n’aura pas à effectuer son périple seul, lui qui sera accompagné par ses filles et un ami de la plus vieille qui, malgré une première impression assez peu favorable, finira par présenter les qualités d’un être plus que respectable. Et s’il y a une facette où excelle particulièrement Payne dans le présent exercice, c’est bien dans le traitement de ses personnages, auxquels il finira toujours par conférer une valeur insoupçonnée et une grande humanité dans les moments où ces derniers se retrouveront dans une position on ne peut plus vulnérable.

Une telle initiative marquera évidemment la formation d’une certaine opposition entre le nuage dramatique planant continuellement au-dessus du récit et les quelques pointes d’ensoleillement perçant celui-ci émanant d’une forme d’humour pince-sans-rire dont l’Américain se joue toujours avec autant d’aplomb. Le contraste sera tout aussi marquant entre les images de la quête qui permettra à Matt de ressouder les liens avec ses deux progénitures et celles de son épouse allongée sur son lit d’hôpital, immobile, avec qui personne ne sera plus en mesure d’interagir. Le tout donnera d’ailleurs lieu à l’une des séquences les plus significatives du film au cours de laquelle le réalisateur révélera parfaitement autant la frustration que l’impuissance de son héros. Un tel traitement est encore là tributaire d’une certaine marque de commerce du cinéma d’Alexander Payne, lui qui finira néanmoins par dévier ici du cynisme d’Election ou de la désillusion d’About Schmidt pour terminer sa course sur une note plus optimiste nous ramenant davantage à la dernière scène de Sideways. The Descendants se terminera du coup sur une image d’une extraordinaire simplicité, montrant une famille de nouveau unie dans un contexte on ne peut plus banal suite au périple pour le moins mouvementé auquel elle aura été confrontée. Le trio pourra désormais se concentrer sur la préservation de son patrimoine familial, de ses avoirs comme des liens unissant ses membres. C’est d’ailleurs dans ces derniers instants que finiront par se rejoindre ces deux fronts déjà étroitement liés à la base sur lesquels Matt aura été appelé à évoluer, et surtout à faire progresser sa vision des choses. Payne soulignera alors avec toute la finesse qu’on lui connaît l’importance que peut représenter un souvenir, un sentiment d’attachement, comme un héritage ou un territoire, lesquels ne peuvent être saccagés sur le coup d’une simple impulsion ou d’une opportunité d’affaires.

Il est clair à présent que le cinéma d’Alexander Payne évolue autour de bases et de concepts bien établis dont le principal intéressé ne ressent visiblement aucunement le besoin de déroger. Et à voir les sommets vers lesquels ce dernier est toujours en mesure d’élever son cinéma, nous sommes bien obligés de lui donner raison sur toute la ligne. Le cinéaste orchestre une fois de plus une mise en scène on ne peut plus précises, et ce, autant dans sa façon d’intensifier les enjeux dramatiques du récit que de les alléger par le biais de la comédie, tirant profit d’un montage ponctuant parfaitement l’intrigue entre quelques progressions plus expéditives et plusieurs séquences où le temps semblera soudainement s’arrêter. Le tout est d’autant plus rehaussé ici par la splendeur des paysages hawaïens, dont Payne extirpe beaucoup plus que la simple beauté visuelle, ainsi que par une utilisation bien dosée d’une musique des plus apaisantes comme de sublimes moments de silence. L’une des grandes qualités du cinéaste américain se situe également dans sa capacité à laisser toute la place à ses personnages - toujours campés par une distribution judicieusement assemblée - tout en faisant sentir sa griffe d’une manière extrêmement subtile, bien qu’elle demeure facilement reconnaissable. The Descendants dresse ainsi un portrait précaire, mais jamais défaitiste, de la famille occidentale en ce début de nouveau millénaire en s’intéressant plus spécifiquement à la valeur et à l’état d’un patrimoine à petite et grande échelle à une époque où plus rien n’est sacré. Un constat que Payne développera en évitant habilement les pièges de la morale facile, laissant admirablement les choses évoluer au rythme de la prise de conscience progressive de son protagoniste, dont les décisions n’auront finalement rien de contradictoire.
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Critique publiée le 29 novembre 2011.