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Inside Lara Roxx (2011)
Mia Donovan

Le moton, profond dans la gorge

Par Mathieu Li-Goyette
« Je ne peux pas être sûre que tu resteras mon amie après le film ». Lara Roxx se confie ainsi à Mia Donovan. La tension est au plafond, une petite altercation vient de se produire entre le sujet et la documentariste, une situation qui ne s’invente pas et qui, à coup sûr, crée un malaise prenant chez le spectateur. Confortable dans son rôle de voyeur dans le cinéma de fiction, le documentaire lui demande de sortir du fauteuil et de s’approcher des gens, mais pas trop - le documentariste, avec tout le courage qu’il faut, se charge de cette partie plus délicate. L’arrêt du film en raison de tels conflits humains, autant dire que c’est une gêne pour celui qui regarde, celui qui craint d’avoir causé le drame en pensant que le cinéaste travaillant toujours pour son public vient de se prendre une gifle « à cause » de nous. C’est peut-être tourbillonner un peu pour rien autour du sujet, mais c’est le choc constant que provoque Inside Lara Roxx, l’impression gênée d’assister à une histoire que l’on n’avait pas tout à fait le droit de voir, une relation intime entre une réalisatrice qui en est à son premier long métrage et une actrice porno qui ne tournera plus; atteinte d’un VIH grave, Roxx a contracté la maladie sur un plateau californien en 2004.

La posture documentaire, soit une posture entre le reportage animalier où l’on ne touche à rien et le cinéma engagé où l’on veut toucher à tout, représente systématiquement au moins la moitié de l’intérêt de ce cinéma. Parce que le sujet est « réel », celui ou celle qui tient la caméra l’est tout autant et cette lutte interne obsède le regard à la recherche des failles et des réussites de la relation entre le filmeur et le filmé. Inside Lara Roxx, par sa structure en journal intime interrompu, met l’emphase sur cette relation intrinsèque jusqu’à se perdre dans la tragédie de l’intervenante principale. Seule avec sa caméra, Donovan suit Roxx de Montréal à Los Angeles, où ses tentatives de sensibiliser le milieu se soldent par un échec cuisant. L’indifférence règne et son porte-à-porte vantant le port du condom lors des tournages n’atteint guère les décideurs de l’industrie.

Le fait est que Roxx n’était qu’une jeune Montréalaise de vingt-et-un ans lorsqu’elle décida, après des expériences amateurs au Québec et un passé d’escorte, de se lancer aux États-Unis pour faire « un peu d’argent et passer à autre chose ». Alors que tous les artisans du milieu du X doivent être testés contre les maladies transmises sexuellement, le partenaire de Roxx était néanmoins séropositif et contamina la jeune femme ainsi qu’une autre actrice. Suite au diagnostic, l’industrie s’arrêta net et inspecta ses artistes. Les « coupables » sont ostracisés, puis portés au nu dans les médias - le sexe fait toujours vendre la nouvelle, surtout lorsqu’on trouve des raisons bien officielles d’en discuter; l’histoire de Samantha Ardente en fait foi au Québec depuis quelques mois. Donovan intervient en demandant à l’actrice un entretien qu’elle n’aura qu’un an plus tard dans un hôpital psychiatrique. Roxx nous apparaît sous son pire jour. Dépressive, bipolaire, obsédée par tout et par rien, cette première rencontre meuble aussi les premiers plans du film. Trop gênée par son interviewée, Donovan éteint sa caméra. Cette gêne dont nous parlions plus haut, elle la ressentait visiblement elle aussi au départ.

Mais la gêne de la réalisatrice s’efface au fil de cinq ans de tournage alors que la nôtre n’a que le temps d’une projection pour s’y faire. Il en résulte un film choquant, brillant par moments, sensationnaliste par d’autres, mais un film toujours fait dans l’amour, parfois maladroit dans sa franchise, de son sujet. À partir de Roxx, les sujets se multiplient et les causes s’aggravent. L’enjeu est majeur, car l’industrie du sexe l’est. Le cri du coeur pour la prévention du VIH fonctionne, car il n’y a pas maladie plus terrifiante pour l’Occidental moyen. C’est la maladie que la richesse ne guérit pas et que le sexe provoque. En parler est d’une importance capitale, nécessaire, touchante. Mais au-delà de l’urgence de l’oeuvre, c’est le portrait de l’ex-actrice qui prend le dessus. Au-dessus des sentiments, le montage (signé Omar Majeed, réalisateur de Taqwacore, une autre production de Eye Steel Films) fait tenir une certaine route en lançant vers le ciel plusieurs flèches qui, peu importe où nous nous réfugions, finiront par nous atteindre en plein coeur.

Lorsque Roxx tient la caméra, c’est Donovan que l’on voit tout à coup. Le documentaire devient moins un regard univoque que le voyage de deux femmes au sein d’un univers complexe où la misogynie se confond avec le pouvoir de l’argent et la demande de scènes toujours plus crues. Exit la sensualité, bienvenue la brutalité. Le portrait que trace le documentaire du monde de la porno est bien loin de l’attitude « cool et branchée » des années 70 à la Boogie Nights - l’âge d’or de l’industrie - et plus prêt des conditions de tournage souvent underground où la loi effraie et où plus les règles s’approchent, plus elles s’éloignent des circuits surveillés et se terrent dans des coins sombres où se trouvent inévitablement des abus et des accidents de parcours. « Pensez-vous qu’une fille qui refuserait de faire des scènes anales pourrait réussir dans l’industrie? », lance Donovan à un producteur influent. « Seulement si elle est très belle, mais pas pour longtemps. Il faut être réaliste », lui répond-il. Devant le mur immense érigé entre Roxx et sa cause qui la pousse à accroître ses apparitions publiques dans l’espoir de se faire entendre, l’enthousiasme engagé de la cinéaste se transforme en une mélancolie accompagnatrice. De documentariste, elle devient cosujet du film en s’appuyant sur une voix hors-champ de plus en plus présente. Entre de nombreuses interactions avec les proches de Roxx favorisant la mise en contexte du tournage plutôt que sa volonté discursive première, Inside Lara Roxx perd de vue son sujet à mi-parcours et le troque pour une expérience sentimentale plus percutante.

Comme lorsque « Wolf », petit ami de Roxx, entre dans son appartement, manteau ensanglanté à la main, pour raconter à la caméra comment il vient de poignarder un homme, comme lorsque la caméra filme les pleurs jusqu’à ce que les intervenants (Roxx, sa mère) demandent son arrêt, l’oeuvre n’accepte aucune concession et aiguise ses couteaux contestataires. Avec la force des images (on montre, ou du moins presque, « la » scène où Roxx contracta la maladie) plutôt qu’une relation didactique avec le sujet, Donovan « cherchait une fin heureuse » (disait-elle peu après la projection) par manque d’avoir décelé de l’espoir en tournant son film. Si elle a échoué là où le documentaire se fait généralement un honneur de servir (trouver/exposer/débattre des « solutions »), la cinéaste trouve du sens et de la poésie dans le regard perdu de Roxx, un visage égaré que l’on appréciera de plus en plus avant de se rendre compte, devant l’ampleur de sa mission et de sa motivation, de l’absurdité du problème et des abus dont ils sont issus. Au bout de cinq années de tournage, il en résulte le film finalement pessimiste d’une femme enfin optimiste.
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Critique publiée le 20 novembre 2011.