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Hard Core Logo (1996)
Bruce McDonald

Ceci n'est pas Spinal Tap

Par Alexandre Fontaine Rousseau
Au-delà du talent, il y a l'authenticité - principe punk par excellence, servant à séparer les vrais des poseurs, ceux qui le font pour « les bonnes raisons » des imposteurs qui rêvent uniquement de gloire et d'argent. « You've got to pay your dues before you pay the rent », chantait avec nonchalance Stephen Malkmus, évoquant cette intransigeante politique de l'intégrité régissant la scène musicale indépendante depuis le profond schisme éthique de la fin des années 70. Le vrai et le faux, voici le sujet mais aussi l'enjeu formel central, de Hard Core Logo - faux documentaire plus vrai que nature sur la dernière tournée d'un légendaire groupe rock fictif. Reprenant grosso modo la prémisse de base de This Is Spinal Tap, le film du cinéaste canadien Bruce McDonald assume pleinement les inévitables comparaisons au classique de Rob Reiner. Mais il pousse plus loin que son parodique prédécesseur sa réflexion sur les rouages d'une institution rock déchirée entre ses mythes fondateurs et l'impitoyable industrie s'étant accaparée ceux-ci.

Alors que Spinal Tap était une comédie sur le spectacle du ridicule et le ridicule du spectacle, Hard Core Logo s'avère au final une tragédie suicidaire et pathétique : l'impasse ultime du « great rock’n’roll swindle », sur fond d'amitiés déchues, d'opportunisme, de mensonges et d'hypocrisie. Avec une décapante lucidité, McDonald s'attaque ici au dernier grand mythe rock : celui de l'underground incorruptible, carburant aux nobles intentions et à l'honnêteté farouche. En faisant de l'opposition entre les figures apparemment antinomiques de Joe Dick et Billy Tallent une simple illusion, le réalisateur arrive à démystifier la vertu de l'un ainsi que l'avidité de l'autre. Le punk refusant tout compromis et le mercenaire prêt à tout pour devenir célèbre jouent différemment le même jeu, manipulant constamment leur entourage à leur propre avantage; et au fil des kilomètres parcourus, des cigarettes fumées, la « famille » de fortune qu'est le groupe se désagrège inéluctablement sous nos yeux. Tandis que le pauvre John s'égare dans les méandres de sa schizophrénie et que Pipefitter s'accroche tant bien que mal aux derniers vestiges de leur succès collectif, Joe et Billy magouillent et pontifient, cherchent à survivre dans ce monde où l'oubli les guette…

Quant à elle, l'intégrité de la caméra « documentaire » de McDonald est remise en question par l'énigmatique Bucky Haight qui confronte le cinéaste dès leur première rencontre. L'accusant d'être un vulgaire journaliste, il l'incite à faire enfin du vrai « cinéma ». Dans Hard Core Logo, même l'authenticité du regard posé est mise en doute. Mise en doute, dans un premier temps, parce que l'illusion est totale : les images mentent parfaitement et les acteurs, d'un naturel désarmant, font de cette fiction un parfait simulacre dont on oublie constamment le caractère fabriqué. Mise en doute, ensuite, par la mise en évidence des procédés par lesquels le véritable documentaire censure et trafique la vérité : ce n'est qu'après avoir cherché à mettre le groupe en scène sous un jour positif que l'alter-ego de McDonald décide d'exposer la supercherie, les petites trahisons, la jalousie et la fausse camaraderie. C'est en ce sens que Hard Core Logo est une fiction peut-être plus authentique que les documentaires dont il calque adroitement la forme. Car la liberté de la fiction permet d'inclure au montage ce qui, normalement, aurait été coupé de la version finale. N'ayant aucuns comptes à rendre au réel, McDonald se permet tous les coups.

En ce sens, Hard Core Logo trouve un sujet sur mesure pour ses préoccupations : le punk, image de l'authenticité, y devient le vecteur d'une réflexion sur l'authenticité de l'image. Il y a d'abord cette idée d'une mise en scène de soi, développée par l'étude des psychologies tortueuses de Dick et Tallent, puis celle d'une mise en scène de l'autre, intelligemment illustrée par le dispositif du faux documentaire que met en place McDonald. L'éclatement de la forme, l'agencement hétérogène de différents types d'images et les nuances de ton qu'impliquent ces différentes esthétiques contribuent à alimenter la densité du propos - le montage de Reginald Harkema, réalisateur de l'intéressant Leslie, My Name Is Evil, exploitant habilement le contraste entre ces divers registres. Il y a donc dans ce réalisme de la forme plus qu'un effet dramatique efficace : Hard Core Logo offre à la fois un drame poignant, qu'amplifie l'illusion de la véracité, et un objet cinématographique complexe, dont la forme nourrit le discours.

Jamais n'est-ce plus vrai qu'avec ce dernier plan, qui résume à la fois toute la tragédie du film ainsi que la riche ambiguïté de sa forme. Suite à un dernier concert particulièrement désastreux ayant définitivement scellé le destin du groupe, la caméra de McDonald fixe Joe Dick alors qu'il erre à l'extérieur du club. Le chanteur demande au cinéaste un dernier verre, puis, fixant la caméra, s'enlève brusquement la vie. Puisque nous acceptons l'idée que le film est un documentaire, que nous avons « accepté » le pari du réalisateur, cette image soulève de nombreuses questions au niveau éthique. Le cinéaste est-il lui aussi un parasite dans ce petit jeu dont il nous a révélé les rouages? Vient-il, à toutes fins pratiques, de tourner un « snuff movie »? Avait-il le droit d'intégrer de telles images à son montage final? Protégé par le fait qu'il s'agit d'une fiction, Hard Core Logo peut se permettre de nous montrer des images à la limite de la décence. Mieux encore, il les construit en toute connaissance de cause - exigeant de la part de son public qu'il pose un regard critique sur ces images qui lui sont présentées. Du point de vue de la fiction, il s'agit d'une parfaite conclusion. En tant que finale à un documentaire, elle pose problème. Ingénieux, Bruce McDonald brouille jusqu'aux derniers instants la frontière entre les deux.
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Critique publiée le 31 octobre 2011.