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Hara-Kiri: Death of a Samurai (2011)
Takashi Miike

Le dernier souffle des samouraïs

Par Mathieu Li-Goyette
Imaginez. Vous êtes au début de la période Edo, au début du XVIIe siècle, dans un Japon qui n'a encore rien d'occidental. Vous êtes un samouraï, mais personne n'a que faire de votre rang puisque votre fief a été démonté dans une période de paix et d'unification qui allait laisser bon nombre de guerriers à l'état de rônins. Il se trouve que vous êtes né d'un père noble, mais que vous n'avez jamais connu la guerre - l'enseignement devient votre seule vocation possible. Lorsque votre femme et votre fils nouveau-né tombent malades, devant les coûts exorbitants d'un médecin, vous vous dites que l'unique solution sera de faire comme de nombreux guerriers par les temps qui courent : cogner à la porte d'un domaine encore en activité et de demander à utiliser sa cour intérieure ainsi que ses sujets pour accomplir votre suicide rituel dans l'esprit du bushido, votre code d'honneur. Ne souhaitant pas voir de sang dans les parages, le fief vous offrira sûrement un poste pour votre bravoure ou vous donnera quelques pièces pour ne plus entendre parler de vous. Mais comme la maison du clan Iyi ne tombe pas dans le piège et qu'elle vous oblige à vous faire seppuku avec votre sabre en bambou (vous aviez vendu votre épée en échange de quelques vivres et de médicaments), vous paniquez, puis finissez par obtempérer. Il vous faudra insérer votre lame dans votre corps, traverser votre chair, vos muscles et vos intestins. Vous découperez de la droite vers la gauche, vous vous éventrerez et vous observerez vos tripes à l'air avant de faire remonter le sabre jusqu'à votre cage thoracique en perçant au passage votre estomac, qui laissera probablement s'échapper ses sucs gastriques. Là, on vous décapitera, à moins que, sous la douleur, vous ayez décidé de vous broyer la langue sous vos dents pour abréger vos souffrances. Bien sûr, votre famille mourra de sa maladie, mais votre beau-père, véritable samouraï dans les règles de l'art, viendra un jour vous venger.

Cette histoire, le roman de Yasuhiko Takiguchi la raconte comme un polar, une enquête où de nombreux témoignages s'entrecroisent pour aboutir à une finale sanglante où le guerrier Hanshirô Tsugumo tailladera quelques écuyers de la maison Iyi avant de s'enlever lui-même la vie. Complexe et expéditive dans la version adaptée au cinéma par Kobayashi, l'un des authentiques chefs-d’oeuvre du jidai-geki, le récit se voit handicapé par plusieurs transitions lancinantes dans la vision de Miike. Dialogues identiques, manières de jouer maniérées pour l'acteur Ebizô Ichikawa, qui chausse les grandes sandales de Tatsuya Nakadai, le remake suit les traces de l'original dans les moindres détails. Quelques omissions et quelques ajouts, comme le dévoilement trop rapide des raisons ayant poussé le fils à se faire hara-kiri ou comme le combat final mené à coup de bambou, gâtent le sens qu'avait la première oeuvre. Du discours sur les instances du pouvoir, l'écriture de l'histoire par les gouvernements et la critique de l'esprit samouraï comme une coquille vide (on se rappellera peut-être des plans fantomatiques de la version de 1962), Miike fait de son interprétation un film « à la Miike », soit un film sur l'atteinte des extrêmes et le dépassement ultime de celles-ci dans la mort et la souffrance. Cela ne veut pas dire qu'on en ressort les mains vides. Au contraire.

Ainsi, on remarquera que son titre japonais prend plus de sens que la traduction conventionnelle imposée par le marché international. Intitulé « ichimei », soit « une vie » et non « seppuku » ou « hara-kiri », le point de vue de Miike a pour but de décortiquer en parallèle la vie d'un soldat venu d'un temps guerrier et la vie de son beau-fils ayant grandi dans la paix et de les comparer face à la même situation. Moins une enquête sur la valeur du bushido, c'est d'une constatation de l'effritement du guerrier japonais au XXe siècle (la génération de Miike est la première née après l'occupation américaine). Et la démarche, caricaturée par moment malgré la sévérité du récit (cette neige surfaite se mettant à tomber peu avant le dernier combat rappelle drôlement que Miike s'en servait comme gag à la toute fin de Sukiyaki Western Django), a cela d'intéressante, prolongeant la morale du classique à une époque où la résistance contre l'esprit samouraï et l'empereur ne s'engage plus dans un discours à proprement dit politique. Loin sont les kamikazes de Hiro-Hito. Aujourd'hui, le Japon se complaît dans son empire technologique et pacifique, sorte d'Eldorado de l'image exotique ayant permis à Miike d'avoir la carrière qu'il a. Mais derrière cet oubli de l'ancien, le cinéaste se pose maintenant la question : qu'est devenu l'esprit samouraï?

Il se la pose par un jeu décalé entre son film et celui de Kobayashi. Identique à bien des égards (sauf en ce qui concerne sa mise en scène symétriquement calibrée sur la rigidité japonaise et sa trame sonore aiguisée qu'il ne pouvait reprendre à Toru Takemitsu), le jeune samouraï Chiijiwa implorera le superviseur de son exécution avant sa mort tout comme Tsugumo ne se fera pas hara-kiri et se laissera plutôt tomber sous les coups de l'ennemi - ce n'est plus un « vrai » samouraï parce qu'il n'y en a plus. Réaction qui fut été impossible avant, l'âme d'acier qui fut autrefois la fierté nippone est devenue un bambou qui, comme dans la finale, humilie l'adversaire plutôt qu'il le tue; la société s'est calmée, s'est concentrée sur l'éducation stricte de ses membres et sur la conservation d'un certain pan de sa tradition. Le dernier plan du film, aussi brillant que pouvait l'être Kobayashi, résume quant à lui le propos de Miike en insistant sur la dévotion aveugle et mensongère d'un peuple à ses supérieurs. Faire le ménage, mentir sur les événements qui auraient entaché la réputation du clan, la hiérarchisation paraît plus importante qu'avant, où le personnage de Nakadai se voyait effacer des livres d'histoire. Même drame, même fin, mais le choix du plan apporte une modernité grise et uniforme (ces multiples corps faisant la révérence en même temps) à la réalité d'un Japon contemporain.

Le propos d’Ichimei n'est donc pas nostalgique, car il inscrit le drame médiéval classique dans un contexte postmoderne où l'auteur qui venait de signer le massacre de 13 Assassins questionne les aboutissements de tout le genre jidai-geki et sa postérité. Filmés dans une 3D élégante et soignée, les pans des murs de riz et des portes coulissantes deviennent autant de couches d'une profondeur de champ que le cinéma de l'âge d'or japonais ne pouvait que rarement restituer. Par l'uniformité des couleurs de l'intérieur japonais, le cadre du film d'époque était un cadre typiquement quadrillé qui jouait, comme chez Kobayashi, sur des jeux de lignes horizontales et verticales pour découper l'espace. Ainsi, on rendait à ces films de gens à genoux s'apostrophant la tension dramatique minimale pour susciter l'intérêt du spectateur. Ici, la 3D accomplit ce qu'elle ne parvenait pas à faire auparavant, soit augmenter l'espace en faveur d'une meilleure compréhension des lieux et des dimensions du drame. Les pièces du film de Miike se ressentent, la distance entre le sabre et le ventre se voit. Par ce mince entrebâillement numérique entre chaque objet du cadre, de l'air passe, rafraîchissant, donnant un certain plaisir à redécouvrir le sempiternel décorum d'autrefois. Pris dans sa ressemblance à l'ancien, Miike émerge dans son adoption du nouveau, dans sa cruauté, ses nerfs à vif et ses moments sanglants. Il demeurera moins intense que Kobayashi, moins rebelle, mais tout aussi en accord avec un genre qui a baissé les bras depuis trop longtemps. C'est une question de génération. Le grand-père de Miike était un pauvre paysan et ouvrier japonais. Le grand-père de Kurosawa, lui, était un samouraï.
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Critique publiée le 20 octobre 2011.