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French Immersion (2011)
Kevin Tierney

Le temps des bouffons

Par Mathieu Li-Goyette
Originaire du Saguenay, j'aurais aimé, pour une fois au moins, m'appeler « Tremblay » avant d'écrire, avant de répondre au premier film réalisé par Kevin Tierney, le plus grossièrement canadien des cinéastes. J'aurais aimé écrire à partir d'un petit village comme Péribonka, avoir des contrexemples sous la main, voire être basé dans le Nord du Québec pour répliquer au nom d'une communauté filmée par Tierney avec l'arrogance du conquérant. Répondre, car son French Immersion m'a pris à la gorge comme une attaque vicieuse, un coup de poignard dans le dos et dont la perfidie, si bien réfléchie, avait l'idée de me mettre mes plus chers confrères cinéphiles à dos. C'est parce que c'est une comédie réalisée avec un certain talent et relativement bien interprétée que French Immersion ne s'attirera guère les foudres qu'il mérite. Or, c'est peut-être là le plus grand drame de l'année que d'avoir permis la diffusion en salles d'un film dont l'humour médiocre se base essentiellement sur un discours racial, voire raciste. Encore une fois, la critique pourrait passer pour le dindon de la farce en broyant du noir pour un rien. Mais ne nous leurrons pas, car il faudrait non seulement décortiquer l’oeuvre du patriarche Tierney, mais aussi observer les discours et les visages se cachant derrière, ces techniciens comme ces acteurs, ces bons travailleurs de l'industrie qui participent encore trop innocemment à une « bâtardisation » de la culture québécoise et canadienne.

En imaginant son film, Tierney n'avait que deux issues possibles : le succès au box-office ou l'échec, mais jamais la consternation d'un peuple pourtant traité comme du bétail. Tel un aborigène dans un Jean Rouch, le Québécois moyen filmé dans sa savane boréale reprend ici fièrement sa ceinture fléchée tandis que le Canadien revêt ses attirails bourgeois avec toute la surenchère possible. Tierney vous dirait probablement qu'il a autant parodié les francophones que les anglophones. Il n'en demeure pas moins que ses anglos sont des gens riches et instruits, tandis que ses francos sont vulgaires, coincés, violents et consanguins de surcroît (tous les gens du village - Saint-Isidore-du-Coeur-de-Jésus renforce, par sa longueur et sa connotation, la stigmatisation sinon le cliché - se nomment Tremblay). Grand-mère chrétienne et puritaine à perdre connaissance devant un juif, groupe de motards sur le coin d'une rue, le « petit peuple » de la ville québécoise selon Tierney se découpe en pointes de tartes clichées et réductrice pour l'accueil de ces royalistes de l'Ouest venu apprendre le français. Il n'en faudrait pas moins pour nous rappeler les absurdités du documentaire de Pierre Falardeau, Le temps des bouffons, qui représentait cette même volonté méprisante de placer le Québécois aux pieds du Canadien dans toute la bonne humeur d'une iconologie coloniale d'Amérique.

Si Le temps des bouffons auscultait avec sa voix off incendiaire un regroupement de gouverneurs bien huppés, si l'on pouvait au moins sentir que le cinéaste utilisait une occasion en or pour exalter les tares d'un microcosme qui l’enrageait autant, Tierney poursuit quant à lui le travail avec un film de fiction - un moyen toujours plus insidieux que le documentaire - qui tente de faire rire pour refermer la plaie aussitôt qu'il l'ouvre. La copie grossière de Stephen Harper voulant apprendre le français incognito y va d'un « Just watch me » à la Trudeau et « notre » Robert Charlebois incarnant un sénateur vendu prétend même que si trop de Canadiens parlent le français, c'est de la faute à Trudeau (d'où le sous-titre provocateur au possible de sa distribution québécoise). Attribuer à Trudeau une certaine harmonie canadienne comme il l'avait déjà fait en produisant son téléfilm sur l'ancien premier ministre (incarné par l'habitué Colm Feore, présent ici sous les traits d'un politicien tout bilingue d'Ottawa), c'est attribuer à l'homme la réunification par la force d'un peuple soumis à un autre comme il en va ailleurs d'une dictature.

Ainsi, le « Just watch me » placardé comme un pied de nez au Québec procède de la valorisation d'un pays formé dans la différence, entretenu dans la discorde et uni dans l'abus. Tierney le fait dire à ses personnages : « nous ne nous aimons pas, mais nous sommes ensemble ». Par la force des choses, de ce sénateur Charlebois corrompu, de ces dollars commandités et de ces combines politiques enracinés jusque chez les moins politisés, tout dans French Immersion tient d'une farce grand-guignolesque, d'un mauvais rêve dont on souhaiterait s'éveiller à tout prix catapultant le cinéma dans des sphères bien plus périlleuses que celles de la qualité ou de la médiocrité de l’oeuvre en question.

Supporté par une poignée d'acteurs québécois bien de chez nous, des têtes d'affiche qui ont le mandat de rassurer le spectateur dans le bourrage de crâne qu'il subit, on voit donc Charlebois, Karine Vanasse, Pascale Buissière, Yves Jacques, Peter MacLeod et bien d'autres s'allier à la cause Tierney, une école de pensée xénophobe, presque fasciste tellement elle repose sur la mise en place d'un organe de production onéreux et pesant, gravitant autour d'une certaine manière de voir les choses. Le nec plus ultra des acteurs cueillis d'un océan à l'autre parade autour d'un budget de plus de six millions de dollars. De l'argent teinté de fédéralisme sauvage et non d'art, de l'argent pour beaucoup de mépris et de pas en arrière. De French Immersion à ce prochain film du fils Jacob Tierney sur la crise d'octobre, le révisionnisme historique du duo nous fait remonter à une époque où Michèle Lalonde dut dire : « Speak white ».

Grâce à l'inclusion parodique d'un Indien dans le village comme si l'étranger, lui, avait un sort pire que celui du Québécois pris dans ses accommodements raisonnables, le cinéaste parvient même à faire du problème de la culture distincte un problème mondialisé; ne soyons pas tristes d'être en minorité, car d'autres le sont encore plus. Désespéré de n'avoir pu ouvrir sa cuisine punjabi avec succès, il donne au film sa pire absurdité avec cette séquence finale aux allures bollywoodiennes où des danseurs sortent d'un avion trop petit et où l'équipe de tournage revient en scène pour danser la joie du multiculturalisme pancanadien. « Ce n'est qu'un film », semble enfin dire Tierney. Ce à quoi nous lui répondrons qu'au-delà de l'hypocrisie de sa démarche, de la stupidité de son regard sur le monde et de la démagogie de son entreprise, il force la réouverture d'un débat sur le financement fédéral des films et provoque, plus que le rire, la résistance.
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Critique publiée le 9 octobre 2011.