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Ides of March, The (2011)
George Clooney

Questions d'éthique et d'intégrité

Par Jean-François Vandeuren
Autant le monde de la politique a actuellement tout pour rendre cynique même les électeurs les plus idéalistes, autant il demeure primordial que la population s’intéresse à ce qui se trame dans les coulisses du pouvoir. Une division on ne peut plus claire tend d’ailleurs à séparer de plus en plus les individus défendant des opinions progressistes et ceux désirant revenir à un système de valeurs plus conservatrices, au détriment de plusieurs enjeux fondamentaux tels les droits des minorités, visibles ou non, et les conditions de vie des moins fortunés. Le visage de la politique mondiale, et surtout américaine, aura évidemment beaucoup changé depuis un certain matin du mois de septembre 2001. Le pays de l’Oncle Sam se sera depuis passablement replié sur lui-même, effet d’une culture de la peur qui aura été particulièrement bien alimentée, en plus de s’être enlisé dans un bourbier incommensurable au Moyen-Orient et d’avoir contracté une dette nationale sans précédent qu’il n’est évidemment pas près de rembourser. Le tout tandis que l’écart entre les riches et les pauvres aura continué de se creuser. Au coeur d’un tel paysage, même le plus enthousiaste des politiciens peinera à faire accepter ses motions, comme aura pu le constater un certain Barack Obama depuis son investiture en janvier 2009. Aussi pertinentes puissent être ces idées, celles-ci finiront toujours par se heurter aux rouages d’une machine assez mal huilée où même les zones grises se révéleront souvent des plus problématiques. Un processus qui s’avère d’autant plus complexe et ambigu au cours des élections primaires, où tous les coups semblent permis, même entre les représentants d’un même parti. C’est à cette lutte pour la candidature à la présidence des États-Unis que nous entraîne The Ides of March, quatrième long métrage du très engagé George Clooney.

Ainsi, que ce soit à titre d’interprète, de réalisateur, de producteur, de scénariste, voire les quatre à la fois, l’Américain aura participé à nombre de projets au cours des dix dernières années visant à entretenir un certain dialogue avec ses compatriotes tournant autour de divers sujets chauds de la politique locale et internationale. Clooney aura rejoint du coup un mouvement d’artistes qui, par l’entremise de leur art, auront tenté de dresser une série de portraits beaucoup plus étoffés de certains dossiers que ceux parfois lourdement censurés présentés durant les bulletins de nouvelles. À un an des présidentielles américaines, nous pouvons affirmer que le réalisateur aura particulièrement bien choisi son moment pour sortir pareil effort alors que la course à l’investiture républicaine bat actuellement son plein. C’est cependant au coeur du parti démocrate que s’immiscent Clooney et ses coscénaristes Grant Heslov et Beau Willimon, plus précisément dans la campagne du gouverneur Mike Morris (interprété par le cinéaste). The Ides of March suivra alors les actions de l’attaché de presse du candidat, Stephen Meyers (Ryan Gosling), qui croira fermement que Morris est le seul à pouvoir faire une réelle différence dans la vie des gens. La victoire sera toutefois loin d’être acquise alors que, comme ce fut le cas au cours des plus récentes élections américaines, la victoire dans l’état de l’Ohio s’avérera déterminante. Une proposition d’embauche par le camp adverse, représenté par le directeur de campagne Tom Duffy (Paul Giamatti) placera Stephen dans une position d’autant plus inconfortable, notamment face à son propre supérieur, Paul Zara (Philip Seymour Hoffman). Mais la découverte d’une histoire encore plus troublante viendra passablement brouiller les cartes et finira même par avoir une influence directe sur la suite des événements, tout comme sur la carrière politique de l’ensemble de ces individus.

Mais autant Clooney, Heslov et Willimon - dont la pièce aura servi de base au présent exercice - chercheront évidemment à offrir une représentation aussi plausible et sensée que possible de la façon dont les choses se déroule derrière le rideau d’une telle course au pouvoir, autant The Ides of March prend également les traits d’un thriller politique exécuté d’une manière aussi vigoureuse que familière. Ainsi, les revirements de situation passeront essentiellement ici par diverses fuites d’informations, à savoir qui a dit quoi à qui et qui a rencontré qui et pourquoi, et sur les conséquences que celles-ci finiront par engendrer. Le tout tandis que le cinéaste et le directeur photo Phedon Papamichael (The Million Dollar Hotel) enroberont l’ensemble d’une facture visuelle flirtant avec la forme des intrigues les plus classiques, notamment par l’utilisation de nombre de superbes jeux d’ombrage qui viendront brillamment accentuer l’effet de suspense. Car comme il avait su le prouver avec le remarquable Good Night, and Good Luck., Clooney, en plus d’être un réalisateur des plus méthodiques, est également un savant créateur d’atmosphères pesantes et de tensions dramatiques devenant rapidement palpables. Un tel dévouement découle en soi d’un désir d’orchestrer un récit à partir d’événements ancrés dans une représentation tout ce qu’il y a de plus tangible de l’époque dépeinte, et ce, sans nécessairement avoir à recourir à un montage serré ou à une bande originale insistante pour ponctuer les moments forts de l’évolution de celle-ci. Car tout dans The Ides of March part de ce souci d’authenticité, d’édifier une approche à la fois très cinématographique et aussi terre-à-terre que possible afin de conférer une réelle résonnance aux événements les plus dramatiques comme aux affrontements on ne peut plus sournois qui surviendront entre les différents personnages.

Le portrait que dresse The Ides of March n’a évidemment rien de bien réjouissant, révélant une forme de pouvoir dont les élus ne pourront jamais avoir le plein contrôle tout comme un jeu d’influences où de mauvaises décisions devront obligatoirement être prises pour que ces derniers aient simplement une chance de continuer d’avancer, voire d’espérer mettre une fraction infime de leur programme en marche. Le film de George Clooney s’aventurera évidemment sur certaines pistes narratives particulièrement éculées propres à ce type de productions, mais en réussissant toujours à contourner les finalités sur lesquelles elles semblaient vouloir déboucher au départ. Car un coup de théâtre est en soi beaucoup plus difficile à orchestrer dans une oeuvre obéissant davantage aux lois de la réalité que de la fiction. Une notion qui mènera d’ailleurs ici à une manipulation fort habile de l’ironie dramatique. Cette idée se reflètera également dans ce comportement des plus posés adopté par les principaux personnages, dont les plus expérimentés connaîtront suffisamment les rudiments du milieu pour savoir quand s’avouer vaincu sans faire de vagues. Le tout est évidemment appuyé par un casting on ne peut plus stellaire mené par les performances inspirés de Ryan Gosling et Philip Seymour Hoffman. The Ides of March pose évidemment la question à savoir si cela fait réellement une différence de voter pour un candidat ou un autre. L’une des belles qualités du film de Clooney est d’ailleurs de ne pas faire l’erreur de céder à la partisannerie politique, profitant évidemment de cette campagne fictive pour mettre de l’avant certaines idées d’une manière assez peu subtile, mais en ayant toujours en tête de critiquer avant tout un système dans son ensemble en soulevant les failles les plus flagrantes de son fonctionnement tout comme celles des deux principaux partis impliqués.
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Critique publiée le 8 octobre 2011.