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Bang Bang Club, The (2010)
Steven Silver

Une image vaut mille mots

Par Jean-François Vandeuren
The Bang Bang Club s’amorce sur des images du photographe Kevin Carter (Taylor Kitsch) accordant une entrevue à une station de radio. Nous sommes en Afrique du Sud, au moment où Nelson Mandela s’apprête à être porté au pouvoir suite à l’élection historique de 1994. À un certain moment durant l’entrevue, l’animatrice demandera à Kevin de lui expliquer ce qui fait une bonne photographie, voire un bon photographe. Une question à laquelle Kevin réfléchira longuement sans répondre, tandis que le réalisateur Steven Silver nous ramènera d’une coupe quatre ans en arrière, alors que la population du pays était encore aux prises avec ses politiques d’apartheid et que la violence dans les quartiers défavorisés était chose du quotidien. Nous suivrons à partir de ce moment le photographe pigiste Greg Marinovich (Ryan Phillippe) - qui est à l’origine du livre du même nom sur lequel est basé le présent exercice - alors que ce dernier, comme tant d’autres dans sa situation, partira à la chasse à cette fameuse image qui pourrait intéresser les journaux, et ainsi lui permettre de gagner sa vie grâce à son art. Bien déterminé à prendre un tel cliché, Greg s’aventurera au coeur d’un quartier redouté autant par ses résidants que par les journalistes en prétextant venir prendre la version des faits des membres du peuple zoulou venant tout juste de battre un homme à mort à la vue de tous. Greg reviendra sain et sauf de cette petite escapade avec une série de photos à la fois brutales et on ne peut plus éloquentes qui lui permettront de rejoindre la clique d’intrépides photographes d’un réputé quotidien local, dont font partie Kevin Carter, Ken Oosterbroek (Frank Rautenbach) et João Silva (Neels Van Jaarsveld) - qui rédigea Snapshots from a Hidden War avec Marinovich.

Ce qui fera la renommée de ce groupe de chasseurs d’images en particulier, ce sera évidemment sa volonté de s’immiscer dans les recoins les plus dangereux de l’Afrique du Sud au cours d’une période figurant parmi les plus instables de son histoire afin d’immortaliser la violence y faisant rage. La question qui nous viendra immédiatement en tête - et à laquelle nous connaissons pertinemment la réponse - sera certainement : pourquoi risquer sa vie de cette façon? Ici, ce n’est pas tant pour la gloire, même si Marinovich se verra attribuer un prix Pulitzer pour une photo des plus horrifiantes - récompense que ce dernier accueillera à bras ouvert puisqu’elle lui évitera une exposition juridique qui aurait pu compromettre cette précieuse neutralité dont il jouit sur le terrain -, plus que pour changer la vision du monde, rapporter de façon concrète ce que les mots ne sauraient exprimer, que nos héros se positionneront chaque jour dans la ligne de tir. Ainsi, ce que vise Steven Silver avec ce premier long métrage « non documentaire », c’est de faire prendre conscience au public du cheminement souvent hasardeux que nécessite la prise d’un seul cliché. Une photographie qui, si suffisamment troublante, fera rapidement le tour de la planète sans que le commun des mortels ne s’interroge jamais sur l’identité de la personne ayant appuyé sur un bouton afin de figer cet instant dans le temps et l’espace. Si le cinéaste présente, certes, son Bang Bang Club comme une clique plutôt téméraire carburant à l’adrénaline, des atouts essentiels pour exceller dans de tels conditions, la principale qualité de son film demeure néanmoins la manière particulièrement pertinente dont il aborde toute la question du détachement émotionnel dont doit pouvoir faire preuve un photographe pour capturer l’impensable lorsqu’il se produit à quelques mètres de lui.

Silver développera cette problématique à l’écran en n’y allant jamais de jugements faciles ou hâtifs à l’endroit de ses personnages, gérant chaque situation avec suffisamment de tact pour laisser le soin au spectateur de tirer ses propres conclusions. Car autant la question se pose à savoir comment un être humain normalement constitué peut-il se questionner sur la qualité de l’éclairage et la profondeur de champ alors que le cadavre d’un bambin se retrouve au centre de son objectif, comme le découvrira l’une des éditrices du journal pour lequel travaillent les quatre photographes (Malin Akerman) lorsqu’elle sera confrontée pour la première fois à une réalité qu’elle n’avait vue jusqu’ici qu’en images, autant le cinéaste traite celle-ci en ne négligeant en aucun cas le point de vue de ses protagonistes. Des individus dont le rôle n’est pas d’intervenir, mais de rapporter la nouvelle à n’importe quel prix, même lorsque celui-ci s’avère particulièrement lourd de conséquences. Une carapace se révèle du coup indispensable afin que ces derniers puissent passer à autre chose le soir venu, même si les accomplissements de la journée trottent visiblement toujours dans la tête des principaux concernés. Car Silver sait pertinemment que la situation personnelle et professionnelle de ces artistes demeure des plus complexes, voire inconcevable à bien des égards. Le tout entraînera d’ailleurs une perte de contrôle chez Marinovich suite à la publication de son plus célèbre cliché, lui qui délaissera momentanément les horreurs de la guerre pour aller confectionner des images - beaucoup moins vendeuses - traitant de la beauté et de la sérénité d’un certain quotidien. Il en sera de même pour Kevin Carter, pour qui la photographie d’une jeune fille souffrant de malnutrition épiée par un vautour lui vaudra également un prix Pulitzer, mais viendra complètement anéantir l’armure qu’il avait réussi à se forger jusque-là.

Le passé de documentariste de Steven Silver lui aura visiblement été très utile pour mettre en scène d’une manière aussi directe et concrète les nombreuses situations épineuses auxquelles ses personnages devaient faire face sur une base journalière. Le réalisateur confrontera ainsi le spectateur à des images souvent extrêmement dures en adoptant principalement le point de vue de ses protagonistes tout en mettant l’emphase autant sur ce qui se passe devant que ce qui se trame derrière la caméra. Nous pourrons, certes, reprocher à The Bang Bang Club de couper court en ce qui a trait à toutes considérations d’ordre politique et social, que Silver relègue la plupart du temps à l’arrière-plan afin de se concentrer uniquement sur la brutalité des événements rapportés et la façon dont son quatuor se sera immiscé au coeur de ceux-ci. Le tout sans ajouter une quelconque réflexion au-delà de ce qui est déjà pleinement mis en évidence et de l’insertion de quelques pointes d’ironie, conférant du coup un caractère plus anonyme à une zone de guerre pourtant clairement identifiée. The Bang Bang Club explore ainsi un conflit passablement complexe en ne capitalisant bien souvent que sur l’exposition de ses pires atrocités sans chercher à en expliquer les origines. Et au milieu de toute cette violence, des photographes exécutant un travail essentiel que peu seraient véritablement en mesure d’accomplir. Un boulot qui, contrairement à ce que plusieurs pourraient penser, ne consiste pas qu’à s’asseoir et regarder les gens mourir pour le bien de la nouvelle, même si l’inaction s’avère parfois bien difficile à justifier. The Bang Bang Club nous invite donc à suivre quatre individus dont les activités ont certainement deux poids deux mesures, sachant pertinemment qu’ils ne changeront certainement pas la face du monde, mais qu’ils peuvent à tout le moins l’amener à réfléchir.
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Critique publiée le 7 septembre 2011.