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Don't Be Afraid of the Dark (1973)
John Newland

Ouvrir la boîte de pandore

Par Laurence H. Collin
On dit que chaque image, geste ou parole auquel un enfant est exposé marque deux fois plus son cerveau que celui d’un adulte. Émettant des centaines de signaux entre (et pendant) deux pauses publicitaires, la télévision joue depuis des décennies un rôle capital dans le développement d’un enfant. À en cumuler les témoignages répandus sur Internet, d’incalculables jeunesses gardent toujours l’empreinte d’un téléfilm originalement diffusé en 1973 sur ABC : Don’t Be Afraid of the Dark. Alors que certains disent avoir été traumatisés par l’apparence des monstres s’y trouvant, d’autres se remémorent distinctement les frayeurs que la grande finale leur avait procurées. Chose certaine, malgré son manque relatif de notoriété (il fut succédé à peine deux mois plus tard par The Exorcist, rien de moins), le film de John Newland aura su s’imposer fermement dans la toile collective de cauchemars des gamins d’une certaine époque.

Non pas que Don’t Be Afraid of the Dark aie été tourné à la manière de l’un de ces films de créatures « grand public » comme le Gremlins de Joe Dante. Malgré son budget restreint et ses deux semaines de tournage, l’ensemble fut conçu dans la tradition de l’horreur gothique aux oeuvres proéminentes telles The Innocents ou The Haunting. Avec sa grande maison excessivement lugubre, sa protagoniste dépassée par les événements et une menace gardée hors-champs aussi longtemps que possible, le film ne perd aucun temps à inciter toutes les références habituelles du genre. C’est peut-être même cette familiarité (du moins, aux yeux d’un public contemporain) qui permet encore d’apprécier ses grandes qualités au-delà de son récit des plus dépouillés et d’une mise en scène somme toute modeste.

Accompagnées de voix gutturales et discordantes, les toutes premières images présentent une imposante demeure au clair de lune. On apprendra rapidement que ses héritiers  sont le couple formé d’Alex (Jim Hutton) et Sally Farnham (Kim Darby), suite au décès de la grand-mère de cette dernière. Peu de temps après leur emménagement, Sally découvrira une cheminée emmurée au sous-sol. Elle demandera alors au concierge de la propriété pourquoi celle-ci est condamnée, l’homme de lui répondre tout simplement que les choses sont mieux comme elles sont. Naturellement, Sally finira par découvrir ce qui se cache derrière, soit une sombre et profonde chambre souterraine. C’est en quittant la pièce secrète qu’elle croira entendre, pour la première fois, de lointaines, mais inquiétantes, voix murmurant son prénom.

Dès lors, le confort dans l’existence de la femme au foyer se dissipera peu à peu. Assujettie aux nombreuses frictions avec son époux aussi monopolisé par le boulot qu’absent émotionnellement, Sally vivra plusieurs épisodes de panique alors que d’étranges présences se manifesteront dans son nouveau logis. Bien évidemment, Alex ne croira jamais vraiment à ses témoignages, blâmant plutôt son caractère instable sur le stress et la fatigue du déménagement. Avec d’autres préoccupations (dont une soirée où le couple recevra les collègues de travail d’Alex), Sally tentera par tous les moyens de garder son sang froid. Mais au fur et à mesure que s’accroitra le danger dans les apparitions de ces entités rampantes, Sally ne parviendra plus à masquer sa détresse.

C’est donc à partir de ce simple acte de curiosité engendré par son quotidien monotone que la réalité de Sally glissera lentement vers le cauchemar. Cette déchéance, cependant, n’est pas uniquement rattachable aux créatures infestant sa demeure; c’est aussi dans la constatation qu’elle est aux prises avec une vie cloîtrée, voire tracée d’avance, que le drame de Sally trouve ses fondements. Privée de soutien moral et même réprimandée pour son tempérament à fleur de peau (donc contraire aux attentes envers la femme-potiche idéale), elle sera laissée à elle-même face au gouffre de l’inconnu.  Puisque ces êtres monstrueux tentent clairement de la traîner jusqu’aux entrailles du manoir, le récit de Don’t Be Afraid of the Dark évoque avec une grande clarté les troubles vécus par une femme appréhendant le sort d’être dépossédée de sa propre vie - comme « aspirée » par le vide au coeur de sa demeure austère et impersonnelle.

Presque toujours partiellement éclairé, le lieu en tant que tel distille la menace même durant les conversations statiques mari-femme. La caméra de Newland, malgré ses limitations télévisuelles évidentes, contrait intelligemment le spectateur à l’angoisse entre les murs du bâtiment censé pourvoir opulence comme sécurité. On retrouve ainsi le seul répit pour l’oeil et l’esprit dans les quelques scènes se déroulant ailleurs que sur la propriété -  et il va sans dire que celles-ci ne sont pas particulièrement nombreuses. Comme de fait, Don’t Be Afraid of the Dark présente une quasi totale excision de rembourrage narratif au-delà du conflit central. Son format compact n’obstrue d’aucune façon une ascension patiente, au contraire. Mis à part quelques échanges entre Alex et Sally, assez mal débités dû au jeu monolithique de Hutton, le téléfilm suit une progression exemplaire. Immergés dans une telle maîtrise du glauque, les effets pratiques pour le moins désuets parviennent même à conserver leur impact, ce qui n’est certainement pas peu dire.

Presque quarante ans après sa diffusion originale, les facteurs expliquant l’efficacité de Don’t Be Afraid of the Dark demeurent fulgurants. À commencer, bien évidemment, par le recours généreux à cette crainte universelle de la noirceur, de tout ce qu’elle est apte à dissimuler. Voilà ici un mécanisme dont la force viscérale ne pourrait guère être exploitée s’il n’était question d’un traitement visuel aussi oppressant qu’avare en représentations détaillées du mal incarné. Ce Don’t Be Afraid of the Dark est donc parfaitement en mesure de préconiser sa compétence filmique et surtout son respect immense envers la formule du « less is more ». Pour conclure en incluant une pointe de subjectivité, je dois ici admettre qu’il m’est impossible de nier l’authenticité du sentiment de terreur que l’œuvre, surtout au cours de son dernier acte insidieux, aura été capable de générer contre toutes mes attentes. C’est donc à l’âge de vingt ans que j’ai visionné ce téléfilm des années 70, et en plein après-midi sur l’écran d’un ordinateur portable. Don’t Be Afraid of the Dark ne laissera donc pas d’empreinte sur mon développement, et à cet égard, mon sommeil se montre profondément reconnaissant.
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Critique publiée le 27 août 2011.