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Forever Enthralled (2008)
Kaige Chen

Un opéra pour la politique

Par Mathieu Li-Goyette
On ne pouvait rêver d'un meilleur sujet pour retrouver Chen Kaige au sommet de sa forme. Forever Enthralled, drame biographique portant sur Mei Lanfang (titre original beaucoup plus précis que « Toujours émerveillé »), l’un des hommes les plus importants de l'histoire de l'opéra de Beijing. Divisé en trois parties, le film de Kaige utilise les mêmes méthodes qui avaient mérité à Adieu ma concubine sa Palme d'or en 1993 : un triangle amoureux sensationnel entre artistes de la scène, puis une succession de métaphores sur la Chine contemporaine et de nombreux détails tissant l'histoire du pays à partir du début du XXe siècle, période transitoire qui allait le faire passer d'empire à République populaire.

Si le titre du film de 93 faisait directement référence à l’une des célèbres interprétations de Lanfang, il fallait à Kaige un film qui en parlerait plus précisément. En effet, l'homme qui a construit sa carrière à partir de rôles féminins (une confusion qui, au cinéma, prend très facilement des allures psychanalytiques - à ce sujet, voir l'excellent Mr. Butterfly de David Cronenberg où un Occidental tombait amoureux d'un homme jouant une femme à l'opéra chinois) était réputé internationalement de son temps. Il fut le premier à interpréter des morceaux à l'extérieur de la Chine, notamment aux États-Unis et en Russie où il se lia d'amitié avec Chaplin, Fairbanks et Eisenstein; l'exotisme de ses spectacles était en bonne partie la cause de sa réussite tout comme l'agilité et la précision de ses mouvements. Or, Forever Enthralled nous propose de retracer toute la carrière de Lanfang jusqu'à une période rédemptrice où, après la victoire contre le Japon, le chanteur entamera la rédaction minutieuse des particularités de la tradition de l'opéra de Beijing. Devenu théoricien à la fin de sa vie, Lanfang avait sur ses épaules la survie et la bonne réputation d'un art tout entier.

Kaige, tragédien aguerri, y a donc vu la possibilité d'assembler plusieurs éléments biographiques pour en tirer une grande oeuvre aux proportions épiques. Les spectacles, les décors, les costumes, les immenses ellipses dans le temps nous faisant traverser un demi-siècle d'histoire chinoise sont autant de réussites parfaites et calculées qu'un bon nombre de qualités documentaires émanent de Forever Enthralled. Porte d'entrée à l'univers de l'opéra chinois et de son pays comme Mizoguchi a pu faire des Contes des chrysanthèmes tardifs (1939) une introduction au kabuki et à la période Meiji du Japon, le film de Kaige se démarque par une nette maîtrise des enjeux dramatiques. Dans son écriture, Forever Enthralled prend des allures de roman de huit cents pages aux cent chapitres : plusieurs microhistoires se succèdent, plusieurs points de vue se croisent toujours autour de l'aura que projette Lanfang. Même ses détracteurs l'admirent et c'est à travers les époques que le spectateur comprendra de façon limpide de quelle manière l'homme a pu être un rouage important de son pays. Sans réinventer la roue, Kaige s'intègre facilement aux codes établis du drame biographique, n'en fait pas plus qu'il ne le faut sinon que de ne pas échouer à raconter une histoire complexe et particulièrement plus difficile à suivre pour le public qui serait totalement étranger à l'histoire des arts chinois et de sa politique. Il suffit ici d'être attentif et ouvert d'esprit.

Le premier segment de Forever Enthralled demeure son plus télégraphique. Lanfang (Leon Lang, dont on se souvient pour son rôle dans Les anges déchus de Wong Kar-Wai) défie son maître dans une joute à l'opéra. Les paris sont lancés, celui qui attirera le plus grand nombre de spectateurs sera vainqueur. Lanfang, charmé par les préceptes d'un économiste chinois revenu d'Amérique, Qiu Rubai (l'excellent Honglei Sun) brise la tradition de l'opéra et anime son personnage ainsi que ses expressions faciales. Entre la tradition ancestrale et sa réinvention, il peine son maître, qui lui demandera enfin, sur le seuil de la mort, de défendre au moins les intérêts de leur art et de rehausser l'image de ses chanteurs auprès du grand public. Le protagoniste se conformera à cette promesse tenue ce soir là et, plus que tout, luttera pour la préservation des traditions dans un contexte moderne; concilier la fougue de la jeunesse et la sagesse de la vieillesse, c'est le discours de Kaige, cinéaste de la cinquième génération, une génération de moins en moins critique observant la genèse de la révolution chinoise aujourd'hui avec nostalgie plutôt qu'avec son amertume d'antan. C'est un peu comme si, après tant d'années, la Chine des années 2000 leur convenait encore moins que celle qu'ils critiquaient dans les années 80. Néanmoins, son travail demeure ambivalent par l'entremise de son héros, un personnage coulé dans le moule contemporain le plus pur. Prêt à tout pour sa carrière, Lanfang renoncera à un amour véritable par appel du devoir - les Lou Ye et Jia Zhang-ke, eux, creusent de nos jours une veine opposée : l'importance du « je » et le respect d'une personnalité qui nous est propre parmi cette marée indénombrable de gens.

À travers la compétition et les performances magnifiques (qui diminueront au fil du film), cette première partie fait écho à une période prérévolutionnaire où la Chine voit ses premiers échanges avec le monde occidental porter fruit. Un nouveau besoin naît, celui de bien paraître aux yeux du monde. Ce poids, incommensurable, Lanfang le ressent lorsqu'il tente de s'exprimer d'une manière différente et de trouver une façon d'exprimer de nouveaux sentiments avec un ancien langage. Mais Forever Enthralled ne s'attarde jamais sur la technique, là ne sont pas ses aspirations. En fait, l'artiste, selon Chen Kaige, c'est celui qui unifie le peuple chinois autour de sa personne, qui inspire jusqu'à en rendre malade certain (comme ce fan qui tentera d'assassiner la maîtresse de Lanfang), et à attirer les forces de l'occupation japonaise pour en faire un objet de propagande. Le héros ne cédera pas, sa voix ne servira pas l'Empire du Soleil levant. L'émerveillement dont parle le titre (mal) traduit est relatif à la relation qu'entretient le monde avec Lanfang. Homme dans la société, femme sur la scène, ce n'est pas innocent s'il tombe amoureux d'une femme d'opéra déguisée en homme. Les personnages ont deux visages pouvant être arborés et ils ne savent pas quels seront les effets de leur décision.

Tout Chen Kaige repose sur ces mécaniques, cette mise en place d'un réseau de choix ayant, à partir d'un couple, des répercussions symboliques et nationales. Cinéaste politique tranquille, il demeure ambigu quant à de nombreuses questions. Il soulève les problèmes de la censure, mais aussi de la propagande et de l'évolution des arts sans jamais y faire réagir son protagoniste. Peut-être parce qu'il ne voulait pas nous le présenter comme un héros politique, mais bien comme un grand artiste, il semble que Kaige se soit contenté d'expliquer les forces métaphysiques qu'a l'art auprès d'un peuple en état de crise. Même si sa vision est impeccable de détails et de clarté dans une mise en scène toujours juste et que le néophyte en apprendra probablement beaucoup sur l'opéra chinois, il manque une pirouette de plus, un cri aigu précieux et harmonieux pour réunir l'ambition et la concision d'un discours engagé digne de ce nom. Dommage, car dans l'abri du film d'époque, l'auteur aurait pu poser en cachette autant de minuscules bombes qu'il a voulu faire de minuscules histoires et faire détonner son engagement en simultané avec son désir de filmer son idole Lanfang, celui qui n'avait pas peur de résister.
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Critique publiée le 11 août 2011.