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Burke and Hare (2010)
John Landis

Par la porte d'en arrière...

Par Mathieu Li-Goyette
Treize années séparent la dernière réalisation pour le grand écran de John Landis et celle-ci. Treize longues années où l'absence du maître s'est fait sentir, où sa résurrection momentanée à travers l'intéressant documentaire Slasher et ses épisodes réalisés à l'occasion de la série Masters of Horror de Mick Garris laissait entendre qu'il était toujours là et que le trou qu'il a laissé, peu à peu rempli par Judd Apatow et ses disciples, n'était toujours pas comblé. Victime d'une chute de popularité dès le début des années 90, on reprocha à Landis son manque de signature et son échec, depuis des succès populaires comme Animal House ou The Blues Brothers, à intégrer un certain groupe d'auteurs hollywoodiens. En d'autres mots, la critique ne l'a jamais suivi. Un peu plus jeune que les Scorsese et De Palma, il a subi le même sort que ses confrères Joe Dante et John Carpenter : ne pas tourner pendant plus de dix ans. Mais trêve de mélancolie, car le hiatus est terminé. Landis, génie derrière An American Werewolf in London, reprend du poil de la bête et, bien qu'il vient tout juste de terminer cet opus anglais, s'apprête déjà à en tourner un autre, toujours en Angleterre, toujours en costumes et avec cette énergie quelque peu dérangée qui habite l'ensemble de ses protagonistes.

Il faut s'entendre, Burke and Hare n'est pas un grand film. Plus tard, si Landis termine sa carrière comme nous espérons qu'il le fasse, nous en reparlerons probablement tous autour d'une bière en rigolant du « Landis mineur », d'un retour sobre, mais efficace, d'une sorte de carte professionnelle revampée prouvant qu'il n'a pas perdu la main et qu'avec un budget vingt fois inférieur aux grandes productions américaines, il est encore capable de mieux dans un pays qui n'est pas le sien et aux côtés de technologies qu'il n'avait jamais utilisés auparavant (comme le format cinémascope qu'il avait toujours évité par danger de tomber dans les abîmes du « Pan & Scan » télévisuel). D'abord l’oeuvre d'un grand technicien, Burke and Hare révèle que malgré un scénario et des gags « typiquement anglais », le sens du gag visuel de son auteur demeure unique et hautement original. Produit chez une Ealing remise sur pied, le film s'inscrit comme l'héritier des porte-étendards du studio ayant propulsé Alexander Mackendrick, Alec Guiness et les comédies anglaises des années 50 (King Hearts and Coronets, The Man in the White Suit, The Ladykillers, etc.) au rang d’oeuvres qui définiront par la suite un burlesque tout à fait oral.

Et c'est peut-être ce qu'il manque le plus à Burke and Hare, l'histoire cent fois racontée du duo écossais qui, au XIXe siècle, déterrait des corps (quand ils ne les « cadavérisaient » pas eux-mêmes) pour les revendre à un digne médecin qui s'en servait au nom de la science. Burke (Simon Pegg) est célibataire, tombe amoureux d'une jeune actrice en devenir et souhaite l'aider à monter sa pièce de théâtre en la subventionnant. Évidemment, puisqu'il est pauvre, il devra magouiller avec son compagnon, le machiavélique Hare (Andy Serkis, plus connus sous les traits numérisés de Gollum ou de King Kong). Ensemble, ils élaboreront ce plan des plus morbides : puisqu'une récente loi, résultat des magouilles d'un médecin compétiteur et bourgeois, empêche quiconque de se procurer les cadavres issus de la potence quotidienne, le médecin du coin aura certainement besoin de cadavres pour ses cours et diverses expériences scientifiques. Ainsi, le chercheur en question (Tom Wilkinson, drôle dans sa volonté d'être sérieux) paiera cinq livres sterling par dépouille. Une histoire de protection et de criminels brouillera l'affaire et complexifiera (pour rien) l'histoire passionnante dans son état le plus simple. Contrairement au classique de Robert Wise, The Body Snatcher, qui racontait la même histoire, mais sous la tutelle de Val Lewton, de ses décors gothiques et ses éclairages fortement expressionnistes, Burke and Hare se veut morbide dans son sujet, mais classique dans sa forme. Un petit problème, une petite incohérence qui empêche les « moments-Landis » de coller au récit et qui nous fait penser qu'un digne retour aurait impliqué que le cinéaste garde un contrôle plus imposant sur un scénario qui prenait la poussière depuis une quinzaine d'années.

Un plan, très simple dans son exécution, nous révèle tout de même la maîtrise de Landis. Burke et Hare pourchassent un baril le long d'une rue. L'objet roulant va de haut en bas, il quitte le champ et ses poursuivants aussi. Il réapparaît ensuite continuant sa trajectoire maintenant inverse dans l'autre moitié du cadre, de bas en haut. Impossible, magique, la manoeuvre rappelle celle de la Oldsmobile de The Blues Brothers qui s'envolait lors de la poursuite finale. C’est ça John Landis : cette habileté à créer une situation comique à partir d'un non-sens rendu possible par les moyens propres au cinéma (montage, hors-champ, trucages, etc.). Toute son oeuvre, de la transformation en loup-garou à l'alibi hystérique d'Amazon Women From the Moon qui parodiait le zapping à la télévision, rappelle cette attention particulière à rendre possible un « rire cinématographique ». Compte tenue de la vague grandissante des comédies aux qualités vulgaires, aux gags visuels simplement graphiques (allant de la grimace à la grivoiserie), ce n'est pas peu dire que le retour de Landis pourrait être en mesure de faire un grand bien à l'industrie.

En attendant, il faudra se contenter d'une comédie légère qui fera sourire tout au long de la progression d'un récit bien ficelé et magnifiquement raconté, mais qui ne provoquera jamais l'esclaffe tant attendue. Exception faite de ce fameux baril ou de cette introduction et de cette conclusion présentées par la mort elle-même venant nous dire « It's showtime! » pour briser ce fameux quatrième mur et nous rappeler que ce que nous verrons est un film et rien d'autre. Version comique de la faucheuse du Septième sceau de Bergman, le bourreau de Landis rit de la mort et, à la manière d'un Woody Allen disjoncté, croit en fait profondément que la rendre absurde, c'est la retarder. Comme les morts revenaient à la vie pour venir nous faire rire dans An American Werewolf in London, Landis vient de renaître et il semble prêt, d'une autre manière qu'auparavant (soit avec un minuscule budget), de faire ce que lui seul pouvait accomplir. Même s'il faudra vraisemblablement attendre un retour en territoire américain pour espérer une résurgence de ses comédies politisées, on ne saurait dénigrer un retour aux sources qui, pour lui comme pour les autres grands qui ont été tus par le système des studios, s’avère un acte de résistance sans pareil face au consumérisme du Hollywood d'aujourd'hui et de ses budgets faramineux. Espérons enfin que ce retour par la porte d'en arrière le ramènera un jour sur le tapis rouge dont il a lui-même brodé quelques fils.
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Critique publiée le 7 août 2011.