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Bellflower (2011)
Evan Glodell

La vie à travers un fond de bouteille

Par Mathieu Li-Goyette
Ce que l'on pourrait communément appeler l'école de Sundance a de quoi choquer. Des films qui ont parfois plus l'air indépendant qu'ils ne le sont réellement, des balades à travers les champs, guitare acoustique résonant sur la bande son, des histoires de gens « cool » plongés dans des situations conventionnelles et contemporaines, etc. Le cinéma à petit budget qui se fait aux États-Unis possède une recette qui, plus le temps passe, est aussi inodore que celle des grands studios. Fade et sans goût, cet air du temps est éphémère et gobe même de grands cinéastes qui s'en sont inspirés (Sam Mendes avec Away We Go). À la lecture du synopsis de Bellflower, premier film d'Evan Glodell (qui joue les hommes-orchestres en étant à la fois réalisateur, scénariste, producteur, monteur et acteur principal - il y excelle en tous points), il fallait s'attendre à une autre petite histoire écrite sur un coin de table, celle d'un gars qui rencontre une fille et qui décide sur un coup de tête d'aller de la Californie au Texas. Mais il n'en est rien. Bellflower met en scène une voiture équipée d'un distributeur de whisky. Bellflower contient des scènes avec un lance-flamme maison (fait par le réalisateur par contrainte de son maigre budget). Bellflower raconte, comme peu d’oeuvres l'auront fait avant lui, la déchéance et l'errance du mâle au XXIe siècle, de sa culture, de ses espérances, de ses peurs et de ses qualités. Bellflower, excentricités de Malick mises à part, contient certaines des plus belles images de l'année 2011. Et ce Bellflower, qui a pris plus de trois années à tourner, croyez-le ou non, n'a coûté que 17 000$.

C'est donc d'abord un exploit, scène après scène, que d'avoir accumulé des moments de cinéma aussi forts avec aussi peu de moyens. Prenant en premier lieu la structure du « buddy movie » pour l'allier à celle du « road movie », Bellflower est américain, et non hollywoodien. L’oeuvre sent dans tous ses recoins sa Californie natale, ses déserts, ses arbustes, son métal rouillé par des vents ensablés et ses corps chauds et humides rafraîchis momentanément par une Budweiser bien fraîche. Ici, l'homme devient un animal la nuit. Lorsqu'il fête, lorsqu'il se rassemble, il joue à des jeux de force pour prouver sa valeur; la première rencontre de Woodrow et Milly se fera autour d'un bac d'insectes vivants qu'ils devront avaler. Elle y parvient, mais lui pas. Un duel de regards s'enclenche à travers la foule et leurs amis et, en bon gaillard qu'il est, notre héros lui promet un souper le lendemain pendant que leurs meilleurs amis (Aiden et Courtney) se préparent déjà à s'envoyer en l'air.

Une atmosphère lourde règne sur les lieux et déjà, de par la crasse qui traîne dans l'air ambiant, cet air si épais est renchéri par des taches d'encre apposées volontairement sur l'objectif; quelque chose se mettra dans le chemin des protagonistes. Bellflower est cette histoire, le récit de la manière dont les êtres humains ont perdu contact avec leurs semblables, le récit d'un égoïsme progressif, d'une descente dans l'enfer psychologique d'une vision de plus en plus glauque et égocentrique du monde par impossibilité de se connecter émotionnellement à ce dernier. Comme cet objectif sali, comme cet éclairage suintant, Bellflower donne l'impression d'avoir été filmé à travers un fond de bouteille. La bouteille d'un lendemain de veille.

Peu après cette première rencontre, Woodrow et Milly se mettent en selle et partent pour le Texas à la recherche du pire fast-food dont ils ont entendu parler. Refusant le restaurant chic, c'est vers ce taudis, parce que c'est plus jeune et fou, qu'ils se dirigent. Ils échangent alors leur voiture modifiée pour une motocyclette vieillotte avant de revenir en Californie à temps pour l'anniversaire de Courtney et la phase finale du grand projet que chérissent depuis toujours Aiden et son ami : la création d'un lance-flamme.

Fidèle en tout point, Aiden ne s'est pas fait de soucis pour son ami disparu quelques jours sur la route tout comme il ne lui en veut pas d'avoir raté l'inauguration de leur arme artisanale. Et voilà que Bellflower prend une autre tournure et quitte, pour mieux y revenir, les improvisations saugrenues et les rêves adolescents. Milly, elle, ne sera pas fidèle à Woodrow et le trompera. Le cocu les prendra sur le fait, une bagarre s'en suivra, puis un accident. Incapable de se sortir ces images de la tête, le héros s'enfoncera dans une des plus terrifiantes spirales autodestructrices des dernières années pour finir, nombreux cadavres derrière lui, seul et ensanglanté par la vengeance, le coeur brisé par d'impossibles trahisons. Agenouillé au centre de l'avenue Bellflower, il ne lui restera qu'à se rappeler ses heures de gloire avec sa voiture Medusa (nommée ainsi en l'honneur de Mad Max) et son fameux lance-flamme. « Comment en suis-je arrivé là » est la seule question qu'il lui reste, la seule chose qu'il lui reste à trouver avant de sombrer dans une démence terminale. Le premier film de Glodell est une bombe à retardement dès ses premiers plans (voire littéralement avec le paquet « Milly's shit » préfigurant la destruction des objets personnels de la copine) et si ses tic-tac sont autant de coups de poing au ventre du spectateur, ses moments de silence demeurent précieux et porteurs d'un discours ravageur sur la condition de l'homme contemporain.

Comment en est-il arrivé là? La question se pose à plus d'une reprise et se reposera encore une fois la projection terminée. La réponse n'est pourtant pas difficile à cerner. Elle est seulement difficile à accepter et à rendre concevable. Bellflower, plus que bien d'autres films, est le procès de la génération X et de celle qui lui succède. Ceux qui ont entre vingt et quarante ans, cette bande indénombrable d'obsessionnels compulsifs, des gens qui, devant le tournis du monde, ont cherché amarre dans des idolâtries et des quêtes infiniment personnelles; ils se distinguent ainsi des autres mortels. « Mortels », car ces chevaliers des temps modernes, pris un par un, règnent en maître une fois leurs objectifs atteints. Détenteur du feu (lance-flamme) comme de la science (la voiture modifiée), ils ont créé leur propre royaume, leur propre liberté - c'est la morale la plus à la mode de cette génération : se faire soi-même par soi-même, soit ne pas avoir honte de ses caprices, soit ne pas renier ses goûts adolescents à l'âge adulte (pour un film, pour une bande dessinée, pour une mode). Rester libre, c'est maintenant avoir la liberté de demeurer « comme avant », de se créer sa propre époque d'insouciance où les responsabilités ne sont guère mises de l'avant. Woodrow est une victime de cette culture postmoderne fondée sur l'art de la citation, la quête de la rareté et de l'originalité à tout prix, de l'échec du renouvellement de l'American Dream et donc de sa chute. Ce rêve n'était en effet qu'un mirage et Glodell, habilement, semble l'avoir capté comme s'il avait la sagesse de s'autocritiquer, comme s'il filmait avec la lucidité d'un maître à venir.
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Critique publiée le 27 juillet 2011.