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Unjust, The (2010)
Seung-wan Ryoo

The Corean Connection

Par Mathieu Li-Goyette
Qu'est-ce qui est injuste? The Unjust, l'injuste, c'est, par définition, autant ce qui est contre la loi civile que ce qui est contre la loi morale. Une tragédie, par exemple, c'est injuste. Une sentence trop faible, ça aussi, c'est injuste. Il y a une distinction à faire entre la justice et l'éthique, entre ce qui est bon et mauvais ou entre ce qui est juste ou injuste. Dans la mesure de ses moyens, Choi Cheol-gil sera tombé dans les filets de cette confusion. Tiraillé entre son devoir de policier, sa fidélité aux membres de son équipe d'enquêteurs et la possibilité exceptionnelle d'être promu au rang de surintendant (n'étant pas sorti de l'académie de police, c'est là son unique chance de progresser dans le corps policier), il se perdra dans les méandres d'un complot national en égarant au passage sa famille et la loyauté de ses amis qui n'auront d'autre choix que de l'assassiner dans un terrain vague la nuit tombée. Encore une fois, le réalisateur Ryoo Seung-wan nous convie à sa Corée corrompue, à sa jungle urbaine dont personne ne ressort indemne, pas même le spectateur, qui ne pourra qu'y voir l'impasse d'une puissante saga sur le monde du crime.

The Unjust est, de plus d'une manière, le film le plus ambitieux du cinéaste. Son intrigue est quadruplée, sa complexité est étalée sur différentes couches de perspectives que Seung-wan n'explique que dans leur mise en place. Aucun schéma, aucun guide pour nous prendre par la main, car aucun personnage, pas même le procureur Joo-yang, n'est un héros conventionnel. Tous des truands, des injustes, ils ont une vision égocentrique des récents événements ayant poussé le président du pays à stimuler ses troupes d'enquêteurs : un meurtrier fait rage depuis trois mois et il faut un coupable pour apaiser le public. Le premier suspect, abattu d'une balle dans la tête par un policier débutant, ouvre la porte à la réaffectation de Cheol-gil, qui y verra l'opportunité d'une nouvelle carrière. En parallèle, Joo-yang sera affecté à l'affaire par le bureau du procureur et cherchera à élucider une histoire qui, s'il y parvient, le mettra dans les bonnes grâces d'un riche investisseur d'immobilier à Séoul. Ce riche investisseur, pour sa part, est le concurrent d'une firme dirigée par un gangster ayant troqué son arme pour une mallette. Tatouée jusqu'au cou, cette brute sera pour sa part complice du détective Cheol-gil. Incapable de résoudre l'enquête, ce dernier lui demandera de trouver un suspect potentiel, soit quelqu'un capable de prendre le blâme des meurtres sur lui. Ce faisant, le détective aurait sa promotion et le criminel pourrait abattre son adversaire en affaires sans craindre d'avoir les forces de l'ordre sur le dos. Les quatre partis sont prêts à tout pour tirer leur épingle du jeu et si le procureur est le seul survivant, c'est bien parce qu'il est le plus lâche du quatuor et qu'il saura se retirer assez tôt de l'amalgame de complots se dessinant devant lui.

Si vous suivez encore, revenons sur quelques détails qui font de The Unjust l'une des grandes découvertes du cinéma coréen des dernières années. Sans être complètement différents des oeuvres précédentes de Seung-wan, celle-ci s'attaque directement à la thématique de la corruption, qu'il n'abordait que de biais auparavant. Sa mise en place d'une situation sans issue, où la corruption d'un policier passera d'abord pour de la bonne volonté à accomplir sa mission, puis les manipulations du procureur comme une manière de compliquer le travail du détective, parvient à tisser un film infiniment complexe où rien n'est ni totalement manichéen ni totalement clair. Les motivations semblent difficiles à saisir et la seule certitude qui demeure est celle que le dénouement de The Unjust sera sanglant et fera payer de leur vie tous ceux qui auront tenté de tirer profit des meurtres d'écolières de la région de Séoul. Et la création de situations sans issues, dans le cadre d'un film policier d'apparence si classique, prouve que le genre est capable d'atteindre des sommets dramatiques que le film d'action conventionnel - particulièrement le film policier coréen qui compose une bonne majorité de sa production - ne parvient pas à avoir habituellement. De cette complexité, le spectateur sentira enfin qu'on lui apporte sur un plateau d'argent une oeuvre « difficile » qui demande autant de réflexion et d'attention qu'elle récompense par d'élégantes scènes d'action.

Au-delà d'un combat entre le bureau du procureur et celui de la police (les procureurs, selon le système législatif en Corée du Sud, peuvent en effet mener leur propre enquête indépendamment des forces policières à la manière d'une police nationale), qui place la comparaison des deux héros corrompus entre la justice de bureau et la justice de la rue, la réinvention du film d'action par Ryoo Seung-wan, comme dans le cinéma de Park Chan-wook, passe par une fonctionnalisation extrême des plans. Contrairement aux tics narratifs des débuts de sa carrière, le réalisateur a abandonné ici les split screens et les effets douteux de double focale (ces plans télégraphiés rendant l'arrière-plan aussi clair que l'avant-plan; une manière un peu vieillotte de résumer dramatiquement l'espace d'une scène), Seung-wan sait tirer profit de chacun de ses plans. C'est-à-dire que chacun d'eux contient au moins deux actions, deux sujets, et qu'en jouant sans cesse entre un et l'autre (par le travelling, par la profondeur de champ - les deux techniques peuvent être accomplies de façon inusitée), une confiance se tisse entre le public et son film : il ne nous fera pas perdre de temps. Voilà un cinéaste en plein contrôle de ses moyens et déterminé à nous raconter une histoire labyrinthique sans aucun compromis (pas de manuel d'instructions, pas de sentimentalisme excessif) et avec, comme seul guide pour comprendre l'affaire, ces plans mélodiques méticuleusement cadencés. Pas de coupe inutile ni de raccord alimentaire pour sauver la mise. L'impression que tout a été calculé et que rien n'est aléatoire dans la coordination de l'action donne l'impression d'une rare minutie.

Enfin, il est vrai qu'au premier regard, le mélange des genres, du film policier et de la comédie, semble plus apparent et moins subtil ici qu'il ne le serait dans le film américain dernier cri et ce décalage pourrait en choquer plus d'un. Mais contrairement au cinéma hollywoodien, ce n'est jamais l'action qui est drôle ici (car la corruption, il n'y a rien de drôle là-dedans), mais bien ce qui peut se produire entre ces fameuses séquences d'action, ce qui se trame au quotidien dans les séquences de bureau et met en scène la camaraderie des policiers. En effet, The Unjust a à coeur son sujet et n'a pas l'intention d'en rire. En ce sens, il fera penser, par son récit tragique, par son bal masqué d'alliances et de trahisons, à Infernal Affairs et The Departed. Des films qui, avec celui-ci, confirment que le renouveau du cinéma d'action provient de l'Asie et de ces réalisateurs travaillant si fort à ériger une industrie inspirée par des modèles hollywoodiens, mais dont le fond, lui, est profondément différent, plus travaillé, plus signifiant.
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Critique publiée le 17 juillet 2011.
 
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