VOL. 5 NO. 21-22
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Larry Crowne (2011)
Tom Hanks

L'avarice de l'Américain bien tranquille

Par Mathieu Li-Goyette
Il fallait voir, année après année, un Tom Hanks de plus en plus défraîchi monter les marches du Kodak Theatre pour se rappeler que les Big, Forrest Gump, Philadelphia et Saving Private Ryan étaient des oeuvres d'une autre époque. Protégé de Spielberg, puis producteur à succès des séries phares de la HBO Band of Brothers, John Adams et The Pacific, l'acteur a maintenant à son actif de nombreuses réussites dans les coulisses du grand Hollywood. Outre une très sympathique performance dans Charlie Wilson's War il n'y a pas si longtemps, Hanks était rangé quelque part dans notre tiroir à vieux souvenirs. Un acteur ayant disparu, sans que l'on ne sache trop pourquoi tellement il s'avérait être l'un des plus brillants à avoir foulé l'écran. Voilà une nouvelle décennie qui s'annonce et celui dont le visage semble avoir tant changé s'est fait son petit film, pour lui et Julia Roberts. Produit, écrit et réalisé par l'acteur, Larry Crowne est un cuisant échec, une insulte à l'art comique, la mise en scène d'une histoire idiote et moraliste sur la crise économique. Rien de mieux pour le weekend d'un 4 juillet aux États-Unis.

Ce que Hanks représente déjà pour le spectateur, c'est l'homme à l'intouchable sens du devoir. Niais, il avait au moins l'once d'intelligence nécessaire pour être le grand patriote du XXe siècle dans la peau de Forrest Gump. En bon professeur envoyé au combat, il luttait pour ramener un seul homme, le dénommé Ryan, à sa mère. En flic routinier, DiCaprio et lui se faisait une chaude et amicale lutte dans Catch Me if You Can. Tout cela pour dire que Hanks, en dépit des bonnes performances qu'on lui doit, est l'« average Joe » par excellence, l'Américain moyen et bien tranquille abonné aux rôles normaux croisant sur sa route les destins anormaux (Cast Away). Il fallait donc qu'il entre dans la peau de Larry, le commis dévoué d'un grand magasin à la Wal-Mart récemment mis à la porte sous le prétexte bidon d'une scolarité trop peu élevée. On le sent venir, surtout depuis qu'on en parle tant et que l'expression « les temps sont durs » soit revenue à la mode : Larry Crowne, derrière chacune de ses lignes, chacun de ses plans, est le « feel-good movie » de la crise économique et de ses retombées depuis 2008. Alors qu'il aurait plutôt dû militer pour ravoir son emploi, Crowne se fait petit, fait table rase puisqu'en Amérique, tout est toujours possible. En ce sens, on fait là l'éloge de la standardisation, de la soumission à un système tayloriste où l'individu est l'engrenage d'une machine plutôt que l'inverse. La machine s'est rouillée, ses petits écrous sont jetés à la poubelle et devront être réusinés rapidement. Toute résistance est futile - la récompense d'une telle réinvention étant Julia Roberts, on convaincra ainsi le public d'y voir une agréable alternative.

Des millions d'Américains se portent mal, le pays est en crise et les emplois fondent comme neige au soleil. Pour remédier à la situation, la plume à l'eau de rose de Nia Vardalos (My Big Fat Greek Wedding) propose à tous de retourner sur les bancs d'école. Petits et grands devront s'asseoir de nouveau devant de compétents professeurs (ici Roberts et George Takei) dans l'espoir de recommencer leur vie du bon pied. En la matière, Crowne est l'exemple par excellence. Ayant servi dans la marine comme cuisinier pendant vingt ans, il n'est pas assez éduqué parce qu'il a décidé de servir son pays plutôt que de flâner à l'école. Vaillant soldat, va. En retour, il doit se retrousser les manches, ne pas attendre une aide gouvernementale ou une solution miracle, mais bien reprendre à zéro. Une lourde tâche qu'il accomplira accompagné de ses collègues de classe tous aussi « modèles de vie » les uns que les autres. En rencontrant la jeune Talia (Gugu Mbatha-Raw), il se renouvelle d'une autre manière : nouvelle attitude, nouvelle déco, nouveaux vêtements. Tom Hanks a dès lors l'allure qu'il avait dans Big : un vrai petit bonhomme naïf et charmeur.

Et il n'en faudra évidemment pas plus pour qu'il tombe dans l’oeil de sa professeure Julia Roberts. Derrière cette amourette, la relation qui unit les deux personnages rappellera les romances des années 90. Par ses acteurs, sa structure, son tempo et le genre de gags qu'on y utilise, le film est déjà vieux qu'il vient tout juste de prendre l'affiche. Avec une attitude rétro, on s'en serait bien amusé. Mais lorsqu'il est question d'une problématique contemporaine et d'une certaine aspiration à être ce film d'été qui égaierait les coeurs des chômeurs, on s'attendrait de Hanks le producteur qu'il ait été un peu plus clairvoyant quant aux désirs d'un public qui n'est pas nécessairement celui des quinquagénaires sans emploi.

S’il cible un certain public, Larry Crowne rate la cible à tout coup. L'air enfantin d'une bande de motards sur scooter est absolument ridicule, au moins autant que le nuage rose sur lequel repose tout l'univers de Hanks. Ce dernier, visiblement trop occupé à réaliser « correctement » les champs contrechamps, en a oublié tout le reste : la créativité, l'originalité et la finesse des gags. Chaque rire est un rire gêné, celui d'être dans la salle et de voir telle pitrerie à l'écran. Ce rire, c'est celui du spectateur qui croisera les jambes de malaise, lèvera ses coudes de révulsion, dissimulera son visage dans ses mains comme s'il pouvait échapper à la honte inspirée par le film d'un simple réflexe d'autodéfense. Pourtant, le sujet aurait pu être des plus intéressants. Mené à la Ken Loach, on aurait eu droit à une réelle implication politique de la part de l'acteur. À engager des interprètes non professionnels, à mettre en scène des gens jouant leur propre rôle dans des localités où la crise a frappé fort, Hanks aurait créé de l'emploi en faisant un film sur la crise de l'emploi. Mais non. Larry Crowne, film promulguant l'éthique de travail, n'est pas éthique en soi, donne au grand Hollywood et à ses stars les plus établies un salaire grassouillet; le tout courtoisie des nababs.

Il y avait un temps, disions-nous en parlant de Norma Rae plus tôt cette année, où les films politisés étaient politiquement faits, où le sérieux d'un sujet ne laissait jamais place au potentiel commercial d'une oeuvre. Là, en signant ce dernier opus (et il est, de par son implication et sa célébrité, le principal responsable), Hanks cherche à rentabiliser la crise de la meilleure manière possible, à reprendre son sempiternel rôle comme si nous n'y avions vu que du feu. Qu'on ne le défende pas sous le prétexte du charme de sa performance ou du plaisir de le voir de nouveau réuni avec Roberts, car son film n'est pas drôle le moins du monde et ne parvient guère à estomper le mauvais goût qu'il nous laisse en bouche. Celui de l'argent sale.
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Critique publiée le 2 juillet 2011.