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Green Lantern (2011)
Martin Campbell

Le beau gâchis

Par Mathieu Li-Goyette
La mode étant aux super-héros, il fallait s’attendre à ce que DC Comics réponde un jour ou l’autre à l’avalanche de leurs rivaux de toujours de chez Marvel. Ayant eu la main heureuse en donnant à Christopher Nolan la mission de revigorer la franchise Batman, la même tentative avec Superman s’est avérée un échec cuisant tant sur le plan critique que commercial. Depuis, Jonah Hex a été porté sur les écrans. Super-héros peu connu (comme si le catalogue de l’éditeur n’avait rien de mieux à offrir), il confirmait ce que l’on se disait déjà : le géant à l’origine des Detective Comics avait décidément bien de la difficulté à échapper aux pages quadrillées d’une bande dessinée. Parce que ses héros sont davantage des détectives que des « justiciers masqués » au sens le plus classique, il semble que leurs origines, leurs pouvoirs ainsi que leur vocation s’adaptent mal au XXIe siècle. Cela dit, parmi les premiers grands de l’âge d’or des années 40, Green Lantern occupe une place spéciale. Bénéficiant de pouvoirs extraordinaires comparables à ceux de Superman, il lutte contre la corruption, enquête et tend des pièges à la pègre de son époque. Mais vint un jour, à la fin de cette décennie, où le héros stagna. Ce qui suivit en fit l’un des plus originaux.

Dans la vague du « Silver Age » de l’industrie des comics américains, on décide chez DC de ressusciter le héros vert. Maintenant avec des origines intersidérales et une bague lui permettant de créer des objets à sa guise, son courage lui donne l’énergie nécessaire pour combattre la peur et le mal (représentés par des rayons jaunes). Sorte de super-héros nouvel âge voyant les auras, les émotions et les désirs se manifester autour de lui sous une forme tangible, Green Lantern (le pilote de chasse Hal Jordan, de sa vraie identité), fait régner l’ordre dans la galaxie avec l’équipe du Green Lantern Corps, l’Interpol de l’univers. Certainement extravagant dans sa prémisse et sa narration (l’emphase est mise sur la dualité entre le courage - le rayon vert - et la peur - le rayon jaune), six personnages se sont transmis le costume et la bague du héros. Voilà donc son originalité, celle qui rappelle que le symbole est plus fort que celui qui le porte; Allan Moore en avait même fait le sujet de V for Vendetta. Se devant de recharger leurs bijoux à chaque vingt-quatre heures (c’est l’ancêtre du cellulaire), les Green Lanterns ont formé depuis soixante-dix ans avec Batman, Superman et Flash, le nec plus ultra de l’écurie rivale de Marvel.

On m’excusera la sempiternelle introduction, mais il faut avouer que Green Lantern est dans les faits le moins connus des connus et qu’il fallait bien (puisque le film n’y parvient guère), mettre un peu de viande autour de l’un des personnages les plus passionnants du genre. Pour éviter la répétition, Marvel a eu la bonne idée d’identifier chacun de ses personnages portés à l’écran à une écriture particulière. Ainsi, Iron Man est condescendant et macho, Thor est décalé par rapport à son temps, Hulk est un inadapté en peine d’amour... L’idéal étant de les réunir dans l’immense projet des Avengers, la recette semble au moins bien en place. Dans la peau de Green Lantern, Ryan Reynolds est charmant, drôle à ses moments, mais n’a pas la carrure d’un super-héros. Ce qui lui est propre, c’est d’avoir été témoin de l’écrasement de l’avion de son père alors qu’il était jeune. Peureux à ses heures, il devra affronter ses démons intérieurs pour parfaire la qualité de son rayon vert. C’est aussi simple et banal que ça.

D’un autre côté, l’usuel manège se met en place. Un monstre gargantuesque naît dans l’espace et s’approche de la terre pour la détruire, Hal Jordan tombe amoureux de sa meilleure amie tandis qu’un scientifique véreux (qui sera rapidement corrompu par l’entité céleste) les jalouse. Au-dessus de tout ça, Tim Robbins fait quelques apparitions relativement inutiles dans le rôle d’un sénateur hypocrite et le conseil de la planète Oa (là où se réunissent les Green Lanterns façon O.N.U.) surveille de près les exploits du premier guerrier humain de l’espace.

Et là, on entre dans un autre univers de clichés mal utilisés (car oui, des clichés, ça se bonifie - Thor vient tout juste d’y parvenir). L’espèce humaine est imparfaite, mais elle n’a pas froid aux yeux. Plus indigne que les autres bonshommes verts (et mauves et jaunes et turquoises) arrivés des quatre coins de l’univers, notre héros s’entraîne aux côtés de ses nouveaux alliés peu après avoir retrouvé l’une des fameuses bagues sur Terre. Abin Sur, l’un des meilleurs du corps des Lanterns, donne en effet à Hal la bague et la lanterne tout en le prévenant de l’immense travail qui l’attend à jouer les policiers intergalactiques. Des séquences impressionnantes nous présentent la planète Oa, de sympathiques scènes d’action jalonnent le film, mais sans jamais atteindre les grands moments de la carrière de son cinéaste Martin Campbell (responsable des deux remises à neuf de la série James Bond avec Golden Eye et Casino Royale). Hal pouvant créer les objets qu’il souhaite (de la tronçonneuse au F-35), la surenchère d’outils qu’il utilise en combat chamboule le film en un drôle de carré de sable pour enfants en manque d’imagination. Des pistes de course louches, des roues sur un hélicoptère, les « créations » de Green Lantern (idée géniale qui aurait, certes, pu sauver le film) ne sont pas assez simples, pas assez efficaces. Elles se cherchent et crient haut et fort un manque d’attention gênant. Le film, presque trop court tellement il présente une carence d’ambitions, n’a de qualités que ce que l’on trouvera à dire par rapport à ses images et au talent artisanal déployé derrière le design des extraterrestres et des mondes étrangers.

Autrement, il est cocasse que les producteurs aient longtemps défendu Green Lantern comme étant le « nouveau Star Wars ». Certes, la pléthore de martiens y est pour beaucoup, tout comme cette idée de pouvoir émanant du courage et celui contraire émanant de la peur. Semblable au concept spirituel vaguement bouddhiste de la saga de Lucas, c’est plutôt quelque chose d’américain dans le sens le plus incommodant du terme à quoi nous avons droit. Non pas une question d’équilibre, la dualité « courage-peur » évoquée par le film ne sépare pas ce qui est bon de ce qui est mauvais (et c’est pourquoi à la toute fin, l’un des alliés de Jordan sera attiré par le pouvoir de la peur). Les méchants pouvant être aussi courageux que les gentils, la bague ne confère pas ses extraordinaires pouvoirs à celui qui est moral et juste, mais plutôt à celui qui n’a pas froid aux yeux. Une drôle de récompense, une leçon qui est peut-être à revoir ou à moderniser, car dans l’état, il n’y aura pas de deuxième volet dédié au héros verdâtre. Et c’est bien malheureux, puisque non seulement Green Lantern méritait un meilleur sort, mais la décision de Campbell de réduire le visage de Reynolds comme la seule partie « humaine » de son corps (le reste étant rendu par infographie), aurait provoqué à l’occasion d’une suite plus stellaire que terrestre, un hybride intéressant entre l’animation et la prise de vue réelle. Dommage. Tant pis.
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Critique publiée le 17 juin 2011.