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Gerry (2011)
Alain DesRochers

Le but de l'exercice...

Par Jean-François Vandeuren
Bien que nous puissions poursuivre la discussion encore longtemps en ressortant sans cesse les mêmes arguments, nous devons admettre que la question du drame biographique est, pour ainsi dire, réglée. Car il serait plutôt futile d’espérer qu’un cinéaste tente de répéter, dans un avenir plus ou moins rapproché, le tour de force artistique qu’avait réservé l’Américain Todd Haynes à l’oeuvre et à la vie de Bob Dylan. Et il serait encore plus ridicule de nous attendre à ce qu’un tel ovni devienne un jour la norme d’un genre se définissant lui-même par le terme « classique ». Et il ne s’agit pas nécessairement d’une si mauvaise chose, car l’objectif d’une telle initiative est de rendre à la fois un hommage à l’oeuvre d’une figure importante d’un domaine en particulier et de prendre la mesure de l’individu d’un point de vue plus humain en s’immisçant dans sa vie personnelle, laquelle, on s’en doute bien, n’aura pas toujours été de tout repos. Une formule qui, au fil des années, n’aura donc évolué qu’à un niveau strictement technique et esthétique. Ceci étant dit, là où les qualités d’une telle entreprise pourront être critiquées et remises en question, c’est au niveau de la pertinence de ce que ses instigateurs auront décidé de nous présenter au cours de ces quelques deux heures ayant la lourde tâche de retracer le parcours d’un individu qui, pour qu’il soit ainsi porté à l’écran, aura forcément été des plus riches et complexes. Et c’est précisément sur ce plan que le portrait de la vie du chanteur et musicien Gerry Boulet tel que dramatisé par le réalisateur Alain DesRochers et la journaliste-scénariste Nathalie Petrowski s’avère particulièrement problématique.

Gerry revient ainsi d’une manière plutôt approximative sur la carrière du célèbre artiste québécois, partant de ses premiers contacts avec la musique et de ses débuts au sein de la formation yé-yé Les Gants blancs jusqu’à sa mort suite à un long combat contre le cancer en juillet 1990. Évidemment, le coeur du présent long métrage se situe entre ces deux pôles, soit lorsque Gérald Boulet faisait partie du groupe blues rock Offenbach. Des débuts modestes où le quintette n’arrivait pas à vivre de son art au moment où sa dernière mouture deviendrait le premier groupe francophone à se donner en spectacle sur la scène du Forum de Montréal, le film d’Alain DesRochers accompagne principalement son sujet et ses proches dans les méandres de leurs excès d’alcool et de drogue, lesquels feront de Gerry un mari et un père qui, bien qu’aimant, ne sera pas aussi dévoué à sa vie de famille qu’il aurait pu l’être. Un rythme de vie en apparence tout ce qu’il y a de plus « normal » pour ces fières incarnations du bon vieux « sexe, drogue et rock’n’roll ». Une chanson que l’on connaît par coeur depuis longtemps et qui s’applique en soi à pratiquement tous les artistes de la deuxième moitié du XXe siècle à qui l’on réserva le grand traitement cinématographique. Le problème dans le cas de Gerry, c’est que ses auteurs s’avèrent tout simplement incapables de mettre ne serait-ce qu’un peu d’eau dans leur vin, les tourments de la vedette finissant ici par éclipser complètement les réalisations du mélodiste de renom. Du coup, ce que l’on annonçait comme une production de grande envergure finit étrangement par ne pas déplacer beaucoup d’air.

Le pari de Nathalie Petrowski semblait ainsi d’offrir un portrait plus intimiste de l’homme alors qu’il n’y a pratiquement aucune scène dans le film où Gerry Boulet n’apparaît pas d’une façon ou d’une autre. La musique est par conséquent reléguée en arrière-plan alors que l’on ne nous servira que quelques extraits des titres les plus connus du répertoire de Boulet ainsi que de brèves anecdotes sur la naissance de certaines pièces, dont « Câline de blues ». Le tout sans que l’on ne ressente au départ la moindre forme d’ascension, et ce, autant d’un point de vue musical que populaire. De sorte que pour le premier venu, l’importance d’Offenbach sur la scène québécoise s’avère ici difficilement mesurable, ce qui est tout de même assez ironique pour l’histoire d’un artiste qui avait pour ambition de devenir millionnaire en perçant le marché américain plutôt que de suivre le courant en chantant dans sa langue maternelle. Offenbach s’offrira ainsi un spectacle à l’Oratoire Saint-Joseph alors que nous les croirons à peine sortis des bars de quartier, ils débarqueront en France pour un long périple qui ne se résumera dans le film de DesRochers qu’à une interminable succession de beuveries et d’excès. Et c’est malheureusement ce long délire mélodramatique s’entêtant à se tenir loin de l’essentiel qui donne le ton à une première heure qui, incidemment, ne fait que tourner en rond. À l’image du groupe, les choses s’organiseront davantage au cours de la deuxième partie du film. Mais rendu à ce point, l’importance accrue qu’accorderont soudainement Petrowski et DesRochers à l’aspect réellement créatif et populaire de l’oeuvre de Boulet passera plus souvent qu’autrement pour du rattrapage.

Nous ressortons ainsi de Gerry avec l’impression de n’avoir rien appris sur cette figure mythique de la culture populaire québécoise, ou du moins, de ne pas avoir eu l’opportunité de cerner l’étendue de son influence sur le paysage musical de la belle province. D’autant plus que l’exactitude de quelques séquences et de la représentation de certains individus dans le présent exercice ont déjà été vivement critiquées par les principaux concernés. Le cinéaste n’arrive d’ailleurs pas à atteindre le niveau de qualité auquel Jean-Philippe Duval avait su élever son Dédé à travers les brumes qui, malgré quelques passages qui pouvaient manquer de finesse, était parvenu à doser adéquatement la représentation de l’artiste à travers les différentes strates et moments forts de son existence. Évidemment, nous ne pouvons pas non plus affirmer que Gerry soit un échec sur toute la ligne. Nous devons reconnaître que l’effort propose bien quelques moments qui, même si beaucoup trop rares, réussissent à atteindre un niveau dramatique assez impressionnant, au-delà de la mise en scène compétente, mais terriblement convenue, d’Alain DesRochers. La principale force de Gerry se veut évidemment la qualité de ses interprètes, menés par un Mario Saint-Amand qui offre une prestation à la fois fougueuse et nuancée dans la peau du célèbre chanteur. Comme nous ne le répéterons jamais assez, il est tout à fait possible d’arriver à des résultats de premier ordre à partir des scénarios les plus classiques. Ce que nous regrettons le plus dans le cas de Gerry, c’est ce manque d’audace et de volonté de s’élever au-dessus du strict minimum d’ambitions nécessaires à la réalisation d’un tel projet qui, au final, en font une oeuvre peu inspirée et encore moins inspirante.
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Critique publiée le 16 juin 2011.